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mercredi 26 juillet 2017

Le petit triton - 8 (fin)

— Rou est à moitié poisson ! Ce n'est que grâce à moi qu'il a des pieds ! Tu ne peux pas abandonner ta promise pour cette créature ! clama la sorcière.
Eric rit face à l'éclat de la mégère, puis regarda Ondin.
— Voilà qui explique nombre de tes bévues, mon adoré.
Ondin qui avait craint d'être rejeté après la révélation de la sorcière eut un timide sourire.
— Il allait t'assassiner, glapit encore l'affreuse sirène.
Le petit triton ferma les yeux. Il avait failli en effet. Il ne méritait pas l'amour du prince.
Des vagues émergèrent alors ses parents, ses sœurs, sa grand-mère et ses amis, encerclant la sorcière des abysses.
Ils révélèrent le marché de dupes dont Ondin avait été victime, et le pacte pas plus juste qu'avaient passé ses sœurs en échange de leurs chevelures dans l'espoir de sauver leur frère.
La sorcière face à tant d'opposants paniqua et prit les traits de la fiancée du prince, tentant de le convaincre de sa voix de velours que tout cela n'était que mensonges.
Eric qui n'avait pas lâché Ondin, pas même en apprenant le crime qu'il avait prémédité, lui asséna alors ses mots :
— Je vous remercie d'avoir donné à Ondin des jambes pour qu'il puisse marcher à mes côtés. A présent, il ne vous reste plus qu'à vous réjouir de notre bonheur.
— Il allait mettre fin à tes jours !
— Et moi, j'allais briser son cœur et le mien au passage en me mariant avec vous, juste parce que vous étiez une femme, que vous aviez une jolie voix et que vous m'aviez soit disant sauvé, or il se trouve que tout est faux. Vous êtes une sirène, vous avez volé votre voix et si cela ne tenait qu'à vous, je serais mort.
Deux tritons voulurent s'emparer de la sorcière. Cette dernière qui s'étouffait déjà de rage, se débattit et mourut.
Ondin ne retrouva pas sa voix pour autant, mais garda ses jambes.
Il envoya des baisers du bout des doigts aux sirènes et tritons qui étaient venus lui apporter leur soutien alors qu'ils les avaient quittés sans un au revoir.
Des larmes roulèrent sur ses joues, lui pourtant qui n'aurait pas dû être capable de pleurer. Elles signifiaient qu'il n'était plus un triton, mais un homme doté d'une âme.
— Reviens nager de temps en temps avec nous, dit sa grand-mère.
Ondin hocha la tête avec enthousiasme.
Eric remercia la famille de son adoré et promit qu'il prendrait soin de lui. Tritons et sirènes s'enfoncèrent dans la mer.
Eric embrassa encore Ondin, puis le soulevant dans ses bras, il l'amena dans sa cabine pour lui faire l'amour.
Sous ses caresses, Ondin se sentit fondre et quand leurs corps s'unirent pour n'en faire plus qu'un, il eut l'impression de flotter sur un petit nuage.
Ils s'étaient trouvés et plus rien ne les séparerait ni les sirènes ni les hommes. Et, quand leur dernière heure sonnerait, c'est ensemble qu'ils monteraient au ciel.

                                                 FIN

mardi 25 juillet 2017

Le petit triton - 7

Les préparatifs du mariage battirent leur plein jusqu'à la veille du grand jour.
Eric choisit d'enterrer sa vie de garçon en allant faire un tour en mer et bien sûr Ondin fut de la partie. Avec le poignard qu'il avait gardé sans qu'il s'explique bien pourquoi...

Ondin revint au présent. Eric dormait paisiblement : son torse se soulevait et s'abaissait régulièrement, ses lèvres entrouvertes comme dans l'attente d'un baiser.  Il ne pouvait pas lui ôter la vie. Il n'en avait ni la force ni l'envie. Plutôt perdre la sienne.
De sa bouche, Ondin effleura le front du prince tout doux, puis s'en fut. La douleur qu'il éprouvait à marcher n'était rien par rapport à celle qui étreignait son cœur.
Il était au bastingage, contemplant le reflet de la lune dans la lame du poignard, honteux d'avoir pu envisager ne serait-ce qu'un instant tuer Eric pour retrouver sa vie de triton, quand le prince apparut.
— Que fais-tu là avec cette arme ? Tu ne vas tout de même pas sauter par dessus bord, protesta-t-il, comme Ondin passait une jambe par dessus la rambarde.
Il était plus que temps pour le petit triton de tirer sa révérence, il ne s'était que trop attardé. L'air éploré d'Eric le retenait encore cependant.
— Oh, Rou… souffla le prince en faisant un pas vers lui.
Ne t'approche pas, aurait voulu hurler Ondin. A la place de quoi, il ramena la lame vers son cœur, prêt à la plonger en lui. Tout plutôt que le prince réalise qu'il avait failli attenter à ses jours.
— Non, s'écria Eric, affolé. Ne te tue pas !
Il ne savait pas, le pauvre… Tout ce qu'Ondin avait à faire, c'était de basculer dans la mer. La nuit se terminait, son voile d'obscurité se levant et bientôt poindrait les premiers rayons du jour.
— Je t'aime, déclara le prince. Je ne l'épouserai pas. Tant pis si personne ne comprend pas. Si mes parents ne t'acceptent pas, alors, nous fuirons ensemble.
Ondin crut rêver ses mots, mais Eric continua :
— J'ai été faible en acceptant ce mariage pour faire plaisir à ma famille et parce que j'avais reconnu en ma fiancée, la voix de celle qui m'avait sauvé. Maintenant que je suis sur le point de te perdre, je me rends compte qu'il n'y a que toi qui a vraiment de l'importance. Je l'ai pourtant su dès le moment où tu as cherché comment enfiler ma chemise…
Le poignard tomba des mains de Ondin et se ficha dans les lames de bois du pont du bateau.
Eric le rejoignit aussitôt, le descendit du bastingage et ses lèvres se posèrent sur celles de Ondin, d'abord douces, puis de plus en plus exigeantes.
Ondin sentit ses jambes faiblirent. La sorcière des abysses surgit alors des flots en vitupérant, ses cheveux gris tout hérissés de fureur.
Eric serra plus fort le corps d'Ondin contre le sien.

lundi 24 juillet 2017

Le petit triton - 6

Soudain, il vit son ami dauphin bondir hors des flots, puis les têtes de ses sœurs parurent, leurs belles chevelures coupées ras.
— Flap nous a expliqué le marché que tu avais passé avec la sorcière des abysses et nous aussi nous nous sommes arrangées avec elle.
— Si tu tues le prince avant la pleine lune, en plantant ce poignard dans son cœur, tu seras sauvé et tu pourras revenir vivre avec nous, comme avant.
Ondin secoua la tête. Il ne voulait pas prendre l'arme, mais ses sœurs insistèrent, racontant que même grand-mère avait sacrifié ses cheveux. De guerre lasse, parce qu'il éprouvait des remords de les avoir abandonnées, il finit par s'en emparer, puis il regagna le château.
Dans sa chambre, il trouva Eric qui l'attendait.
— Où étais-tu passé ?
Le prince s'adressait toujours à lui comme s'il pouvait lui répondre et c'était quelque chose que le petit triton aimait, cela prouvait qu'il ne le considérait pas comme un muet simplet à la différence des autres humains.
Ondin prit la main d'Eric et l'attira à la fenêtre pour lui montrer la mer et la lune qui se reflétait dans les vagues. Dans sa poche de veste, le poignard le brûlait. Il aurait dû refuser, mais il n'avait pu face à leurs suppliques et leurs coupes courtes.
— Tu as l'air si malheureux ces derniers temps. C'est à cause de mon mariage ? Tu sais, je lui ai parlé de toi et tu pourras demeurer auprès de moi, comme maintenant.
Le voir embrasser cette femme alors que lui devrait se contenter qu'il lui ébouriffe les cheveux... Eric ne se rendait pas compte ce qu'il lui proposait.
De toute façon, c'était impossible. Le mariage d'Eric signifiait la fin de Ondin.
— Ne peux-tu te réjouir pour moi ?
Ondin soupira et libéra la main d'Eric qu'il tenait encore dans la sienne.
Ce fut autour du prince de presser ses doigts entre les siens.
— Oh, Rou, murmura-t-il. Je dois me marier.
La perspective ne semblait pas lui plaire plus que cela, cependant, cela se voyait qu'il était résolu.
— C'est ma sauveuse, après tout, sans elle, je ne serais plus.
C'était faux, mais Ondin n'était pas en mesure de lui expliquer.
— Bonne nuit, souffla Eric en rangeant une mèche de Ondin derrière son oreille.
Après son départ, le petit triton sortit le poignard. Il devait s'en débarrasser. A quoi bon le garder puisqu'il ne comptait pas s'en servir ? Et en même temps, la vie du prince ne lui appartenait-elle pas ? Si Ondin n'avait plongé à son secours, Eric se serait noyé. Il ne voulait pas le laisser à une autre, à cette espèce d'imposteur à la voix de velours si semblable à celle qu'il avait perdu.
C'était la sienne, réalisa-t-il soudain avec effroi. Ce qui signifiait que cette femme n'était autre que la sorcière des abysses déguisée. Cette dernière ne reculait décidément devant rien pour plonger Ondin dans le désespoir, comme si elle lui en voulait personnellement. Ce devait être sa vengeance pour avoir été bannie par les parents du petit triton.

vendredi 21 juillet 2017

Le petit triton - 5

Un jour, cependant, il surprit une conversation entre deux serviteurs.
— Rou suit le prince partout comme un toutou.
— Faut dire qu'il le traite comme un animal de compagnie.
Ondin aurait voulu pouvoir protester, mais il y avait une part de vérité là-dedans qui le blessait au plus profond de son être.
Eric l'emmenait avec lui et le flattait de la main, mais cela s'arrêtait là.
Ondin se mit à rêver d'être un véritable animal tel ce chat à trois pattes recueilli par le prince qui pouvait se frotter sans honte à ses jambes ou encore ce chien à l'allure pitoyable qui lui léchait le visage à grands coups de langues ou encore ce vieux cheval qui pouvait manger au creux de sa  paume.
Ondin était jaloux de l'attention qu'Eric accordait aux autres quels qu'ils soient, mais s'efforçait de le cacher et d'être souriant en toutes circonstances. Il était malgré tout plus heureux à ses côtés qu'au fond de la mer et si les choses avaient pu perduré ainsi, il s'en serait volontiers contenté.
Seulement, Eric commença à se plaindre de l'insistance de ses parents à ce qu'il se marie. C'est vrai qu'il était en âge de le faire.
— Si tu avais été une femme, Rou, c'est toi que j'aurais épousé... Au moins, j'aurais été certain tu ne me casserais jamais les oreilles avec des jérémiades.
Ondin avait cessé de respiré à ses mots. Il réalisait finalement qu'il n'avait jamais eu aucune chance, que le marché avec la sorcière n'avait été qu'un jeu de dupes, qu'il aurait mieux fait de croire ses sœurs et sa grand-mère. Eric, indépendamment des sentiments qu'il pouvait ou non ressentir à son égard, ne pouvait se marier avec Ondin, un garçon incapable de lui donner des enfants. Ce n'est pas seulement des jambes qu'il  lui aurait fallu, mais un autre sexe. Et même cela n'aurait sûrement pas suffi. Ce n'était pas tous les jours que les princes épousaient des bergères.
Des fêtes furent organisées afin qu'Eric fasse la connaissance de jeunes filles fortunées des pays voisins. Ondin y assistait en silence, le cœur chagrin. Il voyait bien que le prince n'y prenait pas plaisir, mais cela ne le consolait guère. Et puis, elle arriva, dotée d'une voix mélodieuse et Eric crut reconnaître celle qui l'avait sauvé. La jeune fille ne nia pas et Ondin sut que ses jours auprès du prince étaient désormais comptés. Soir après soir, Eric dansa avec elle et finit par confier à Ondin qu'il allait l'épouser.
Le lendemain, plutôt que de faire tapisserie en le regardant tournoyer au bras de celle qu'il considérait comme sa sauveuse, Ondin s'en fut seul à pas lents sur la plage pour contempler la mer. Il y retournerait bientôt, se fondant dedans à tout jamais.

jeudi 20 juillet 2017

Le petit triton - 4

— Je ne vois rien, déclara finalement Eric, le relâchant. Mais pourtant, pas de doute, tu as mal quand tu marches... Où sont tes vêtements ? Laisse-moi te raccompagner jusqu'à chez toi.
Ondin le regarda avec intensité. Il n'avait jamais eu d'habits, si ce n'est des parures de coquillages et des écharpes d'algues et il ne pouvait retourner au fond de l'océan. Il avait choisi de vivre avec Eric, mais comment lui faire comprendre sans mots ?
Le brun soupira.
— Évidemment, tu ne peux pas me répondre et je ne vais tout de même pas t'abandonner avec rien sur le dos dans l'embarras.
Il ôta sa chemise, dévoilant un torse bronzé des plus séduisants et la lui tendit.
Ondin la prit, tenta de l'enfiler, mais dut s'y prendre mal, car Eric intervint et l'aida.
— Es-tu un enfant sauvage pour ne pas savoir comment t'habiller ? Allons, viens, appuie-toi sur moi, je vais t'emmener au château.
Ondin sourit, content de la tournure des évènements. Eric avait vraiment un cœur compatissant pour prendre ainsi soin d'un parfait inconnu.
Au château, le prince  – car c'en était bel et bien un – le fit examiner par un médecin en pure perte. Il lui donna de beaux habits ainsi qu'un endroit pour dormir. Enfin, comme il ne savait son nom et qu'Ondin n'était pas en mesure de lui dire, il choisit de l'appeler Rou.
Les parents d'Eric ne se montrèrent pas très accueillants vis-à-vis du nouveau venu qu'ils considéraient comme une lubie de leur fils.
— C'est un simplet. Sa place n'est pas ici, décrétèrent-il dès le premier soir, à la fin du dîner, comme Ondin mettait de la nourriture partout, car il ne savait pas se servir des drôles d'instruments disposés autour de l'assiette.
Cependant, Eric n'en démordit pas et jours après jours, il passa du temps avec Ondin, lui apprenant patiemment à quoi servait les objets qui l'entouraient. Il se confiait volontiers à lui, peut-être parce qu'il savait que Ondin ne pourrait rien répéter à personne.
Ainsi, si Eric avait pris l'habitude de se rendre quotidienne sur la plage où il avait été découvert après la tempête, c'était dans l'espoir de retrouver celui ou celle qu'il avait sauvé. Il ne l'avait pas vu, mais il l'avait entendu et tenait à remercier la personne.
Ondin écoutait volontiers le prince tâchant par son attitude de montrer à quel point tout ce qu'il lui racontait l'intéressait. Il aimait l'accompagner dans toutes ses activités. Parfois, Eric lui caressait les cheveux et Ondin se prenait à espérer plus.

mercredi 19 juillet 2017

Le petit triton - 3

Ce fut Flap qui en cherchant à le consoler laissa échapper qu'il y avait peut-être une solution. Ondin le pressa aussitôt de questions et le dauphin lui révéla l'existence de la sorcière des abysses qui avait été bannie par le père d'Ondin des années auparavant.
Le petit triton partit aussitôt la trouver dans son habitation de roches qui ressemblait à un poulpe géant.
La vieille sirène aux cheveux gris et à la queue noire et décharnée savait bizarrement pourquoi Ondin était venu.
— Mon petit, si tu veux des jambes à la place de tes branchies, ce sera définitif et ce ne sera pas gratuit.
— Je suis prêt à tout, affirma Ondin.
— Mon prix sera ta voix et ta souffrance. Chaque pas que tu feras te coûtera, comme si tu te marchais sur un banc des coquillages effilés.
Le triton n'avait pas peur de la douleur, car il dépérissait de toute façon loin de son aimé, cependant la sorcière commençait à l'effrayer. Passer un marché avec elle ne pouvait qu'être source d'ennuis, cependant son désir de fouler le sol pour rejoindre celui dont il était tombé amoureux fut plus fort et il accepta.
Ce n'est qu'après qu'il ait bu l'infâme mixture préparée par la sorcière qu'elle lui révéla que si Ondin ne parvenait pas à ce que le prince l'aime au point de l'épouser, alors, il perdrait la vie.
Comme il n'était pas temps de regretter, le petit triton nagea vers la surface. Ses écailles turquoises s'effritaient, le ralentissant et quand il atteignit la plage, celle sur laquelle il avait déposé le prince, sa queue s'était divisée en deux. Il avait à présent deux jambes roses avec un petit appendice entre.
Se mettre sur pieds fut une entreprise délicate et son premier pas lui fit si mal qu'il s'effondra aussitôt. Cependant, il se releva et progressa avec lenteur sur la dune, en grimaçant.
C'est alors qu'il le vit. Son homme en chair et en os et en couleur. Son effigie en pierre ne lui rendait pas justice.
— Bonjour ! Tout va bien ?
Oui, voulut répondre Ondin, le bonheur de le retrouver éclipsant la douleur de marcher. Cependant, ses lèvres eurent beau former le mot, aucun son ne s'en échappa.
Il était désormais muet, lui qu'on avait tant complimenté sur sa mélodieuse voix. Il faudrait qu'il s'y habitue.
Il acquiesça et avança vers le brun, désireux de réduire la distance qui les séparait, mais ne put retenir une grimace. Chaque pas était une torture, la sorcière n'avait pas menti.
— Vous êtes sûr que ça va ? Je m'appelle Eric et vous ?
Ondin secoua la tête en désignant sa gorge.
— Ah ! Vous êtes muet ! Alors, vous n'allez pas pouvoir me raconter pourquoi vous êtes nu et trempé... Je suppose que vous êtes allé nager et que vous vous êtes blessé d'une façon ou d'une autre... Asseyez-vous donc et montrez-moi vos pieds.
Ondin opina et obtempéra. Sous le regard bleu d'Eric, il se sentait troublé et quand il le toucha, ce fut pire.

mardi 18 juillet 2017

Le petit triton - 2

La tempête était trop forte et la coque de l'embarcation des hommes se brisa. Tous ses passagers se retrouvèrent à l'eau. Ondin, cependant, n'avait d'yeux que pour un seul. Comprenant que son humain bien-aimé risquait de se noyer, il plongea pour le retrouver. L'homme brun s'enfonçait dans les profondeurs, sans doute avait-il été assommé, car il coulait à pic au milieu des débris, immobile.
Ondin nagea le plus vite qu'il put jusqu'à lui, agitant bras et queue avec force. Enfin, ses bras se refermèrent sur lui. Il était plus lourd qu'une pierre. Sachant que l'homme ne pouvait respirer sous l'eau, Ondin se dépêcha de le ramener à l'air libre où les éléments faisaient toujours rage.
Il lutta pour ramener son humain bien-aimé au rivage tandis que peu à peu la tempête se calmait.
Il le sortit de l'eau, rampant sur le sable pour le mettre au sec.
 Posant sa tête sur son poitrail, Ondin constata avec bonheur que son cœur battait toujours. Le brun allait vivre. Ondin aurait bien voulu demeurer à ses côtés, mais des voix humaines qui s'approchaient l'en dissuadèrent. Il ne devait pas être vu. C'était la règle des sirènes et des tritons : rester à l'écart des hommes.
L'humain était sauvé, c'était tout ce qui comptait.
— Remets-toi bien, souffla Ondin avant de regagner la mer qui le lava des grains de sable collés à ses écailles.
Il lui était assurément plus aisé de se mouvoir dans les flots que sur terre. Pour y vivre, il lui aurait fallu des jambes. Cependant, Ondin n'osa s'ouvrir de son désir à quiconque. Les autres tritons et sirènes n'auraient pas compris. Ils aimaient jouer, danser et chanter sous la mer dans leur palais de corail et de coquillages, au milieu des algues et des poissons. Les sœurs de Ondin avaient chacune leur petit jardin, qu'elles décoraient de perles, coquillages et objets tombés au fond des mers. Filles du roi des lieux, toutes plus belles les unes que les autres, elles étaient courtisés par tous les tritons. Ondin aussi avait son lot d'admiratrices avec sa peau nacré, ses yeux vert océan, ses cheveux de feu et sa queue bleue turquoise. Seulement, lui, il se languissait de l'homme brun.
La découverte d'une statue de pierre blanche au fond des mers représentant son aimé, à priori perdue lors du naufrage, ne fit qu'attiser son envie de vivre à ses côtés.
Ses chants très appréciés lors des fêtes devinrent si tristes et poignants que ses sœurs finirent par l'interroger, alors Ondin leur confia son amour pour l'homme brun. Elles le mirent en garde : c'était voué à l'échec. Ondin, comme tous les tritons et sirènes était incapable de pleurer, mais il en éprouva un chagrin intense. Ce fut au tour de sa grand-mère de lui arracher des aveux. Elle aussi chercha à lui faire comprendre que c'était impossible, surtout que son humain devait être quelqu'un d'importance, un prince sans nul doute, pour avoir une statue de marbre à son effigie.

lundi 17 juillet 2017

Le petit triton - 1

Ondin, les mains crispées sur le manche du poignard, secoua la tête. Il ne pouvait pas le faire. C'était impossible. Planter cette lame dans le corps de l'homme qu'il aimait, lui ôter la vie, le priver de son souffle.
Quoiqu'en disent ses sœurs et en dépit du sacrifice de leurs chevelures, mieux valait pour lui de mourir, devenir écume et se fondre dans la mer. Est-ce qu'Eric regretterait Ondin ne serait-ce qu'un peu une fois qu'il aurait disparu ? Non, pour lui, il n'était qu'un jeune homme muet et maladroit qui l'amusait avec ses impairs. Eric allait se marier avec la jeune fille qui l'avait sauvé, du moins le croyait-il...
Comment Ondin en était-il arrivé à cette horrible situation ? Et il se rappela...


— Nous sommes des créatures de l'eau et eux de l'air, c'est normal.
Sa grand-mère lui parlait des âmes immortelles que les humains possédaient et qui faisaient défaut aux sirènes qui, elles, se transformaient en écume à leur mort, au lieu de monter au ciel.
Ondin voulut savoir comment en obtenir une et sa grand-mère lui expliqua qu'il fallait se faire aimer d'un homme, mais que c'était impossible car leurs queues de poissons aux brillantes écailles n'étaient guère prisées par ces êtres qui évoluaient sur deux bâtons.
Quand le petit triton eut l'âge de quitter les profondeurs pour visiter la surface, il resta en admiration devant la beauté de ses deux membres, alors il retourna encore et encore sur les crêtes des vagues pour contempler les humains.
Il les regardait parfois marcher sur le rivage, mais le plus souvent se déplacer sur des bateaux que la mer soit d'huile ou agitée. Parmi les marins, il y avait un homme brun pas particulièrement beau en comparaison avec les tritons et les sirènes, mais qui avait de magnifiques jambes et surtout un cœur compatissant : il avait fait libérer un dauphin capturé malencontreusement dans un filet de pêche. Et ce n'était pas n'importe lequel, c'était Flap, l'ami de toujours de Ondin.
Dans l'espoir de le revoir, Ondin était monté à la surface un nombre incalculable de fois au mépris des risques de se faire attraper et de finir dans quelque cirque humain comme monstre de foire.
Ses tentatives furent le plus souvent vaines et ce n'était jamais la troisième fois qu'il parvenait à le voir quand le vent se leva. Le ciel s'obscurcit d'un coup, le soleil caché par d'épais nuages noirs. La pluie se mit à tomber de plus en plus forte. Sur le pont du bateau, les humains s'activaient en tout sens, leurs voix se perdant dans le bruit des vagues furieuses et du vent mugissant.