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jeudi 22 mars 2012

L'île du miroir - 7

 – Désolé. Je regrette de m'être énervé. Tu me plais beaucoup. Tu as un joli prénom, une peau à la fois douce et rugueuse et ta façon de me toucher est délicieuse.
Ses compliments étaient bizarres, Orangel en avait conscience, mais il n'était pas en mesure de chanter les louanges de ses beaux yeux et de son sourire.  Ou même de lui dire que son absence d'oreilles n'altérait en rien son apparence extérieure, car il n'en savait rien.
"Tu n'es pas complètement un inconnu, tu sais. Je t'avais déjà vu à plusieurs reprises sur la plage. Tu me faisais penser à un prince avec tes longs cheveux dorés miroitant dans le soleil, flottant dans le vent ou bien te léchant le creux du dos. Je ne m'étais pas rendu compte que tu étais aveugle. Tout dans ta démarche respirait l'assurance."
Orangel faillit lui reprocher de ne lui avoir jamais adressé la parole jusqu'à maintenant avant de se rappeler que Mitsu en était incapable. Seul le hasard - à moins que ce ne soit le destin - avait permis qu'ils entrent en collision, les poussant à communiquer avec l'autre.
Orangel captura le doigt de Mitsu qui était au repos sur son torse, le porta à ses lèvres, l'embrassa , l'aspira et le suça amoureusement. Son sexe s'érigea à nouveau. Le sourd-muet récupéra son doigt, puis une langue humide vint lécher le gland d'Orangel et une bouche chaude l'enserra. Spontanément l'aveugle attrapa la tête du sourd-muet et l'attira à lui pour s'enfoncer plus profond dans sa bouche. Ainsi, il avait l'impression d'être plus proche, de ne faire plus qu'un. Submergé par le plaisir, il éjacula dans un râle. Mitsu déglutit, avalant son sperme.
– Je veux te rendre la pareille. Installe-toi à  ma place, souffla Orangel avant de se lever et s'agenouiller.
A la recherche de la verge de Mitsu, il remonta les mains le long de ses jambes avant d'atteindre l'objet de sa convoitise. Le pénis du sourd-muet était dur et tendu. Orangel procéda par petits coups de langue, tout en faisant monter et descendre sa main. Un gerbe de sperme vint maculer son visage, mais Orangel ne s'en offusqua pas. Mitsu dégagea son dos, poussant ses cheveux sur un côté pour écrire :
"Désolé. Je n'ai pas eu le temps de te prévenir."
– Ce n'est pas grave. Mais je crois que nous avons besoin d'une bonne douche.
Il l'entraîna dans la salle de bain. Bien que la douche soit étroite, ils s'y glissèrent ensemble et se lavèrent sans chercher à communiquer. Ils n'en avaient pas besoin. Entre eux, le silence était naturel.
A la sortie de la douche, Orangel entendit l'horloge sonner sept heures du soir. Le temps était passé vite en compagnie de Mitsu.
– Cela te dit de dîner et de dormir ici ? Cela me ferait plaisir, ajouta-t-il en doublant ses mots par des signes.
Une main désormais familière attrapa son poignet et un doigt délicat écrivit dans sa paume :
"Oui. Mais tu devras me secouer pour que je me rende à mon travail, car je parie que tu ne dois pas avoir de réveil lumineux."
– En effet. Je règlerai l'alarme et je te réveillerai à ma façon, pas de soucis.
Avec Mitsu à ses côtés, Orangel avait le sentiment que les ténèbres qui l'entouraient étaient moins épaisses. Il représentait une lueur d'espoir pour un avenir meilleur. Avec lui, les mystères de l'île dans laquelle ils vivaient n'avaient plus vraiment d'importance.
– Que dirais-tu de venir vivre ici avec moi ?
"Pour toujours ?"
– Oui, pour aussi longtemps qu'il te plaira.
"C'est d'accord" écrivit Mitsu et il l'embrassa avec enthousiasme.

Fin du Pilote de L'île aux miroirs

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Rendez-vous demain pour le début de Super Amoureux !


mercredi 21 mars 2012

L'île du miroir - 6

Mitsu écrivit alors sur son torse. Encore tout étourdi de plaisir, Orangel dut lui demander de recommencer pour comprendre ce qu'il voulait dire.
"C'était délicieusement bon."
Orangel partageait cet avis et ce n'était pas seulement parce que cela faisait longtemps qu'une autre main que la sienne l'avait ainsi caressé, c'était aussi parce que Mitsu s'était abandonné sans façon.
Les lettres dessinées sur son torse l'électrisaient. La fièvre qu'il éprouvait au contact de Mitsu n'était pas éteinte, malgré ce qu'ils venaient de partager.
– Cela donne envie de recommencer.
"Tout à l'heure ?"
Orangel se demanda si Mitsu réalisait l'effet incroyable que son doigt lui faisait.
– Oui, mais demain aussi et les jours suivants.
Orangel avait trouvé sa lumière dans la nuit perpétuelle qui l'environnait et il ne voulait pas la perdre.
"Ce n'était pas juste pour aujourd'hui ?"
La surprise de Mitsu était palpable, et sans doute y avait-il de quoi. Ils avaient brûlé les étapes et dans ses conditions, il était normal de considérer que leur étreinte tout intense qu'elle ait été ne soit pas destiné à être répétée. Tout à coup, la facilité avec laquelle Mitsu avait cédé à son désir, frappa Orangel. Peut-être Mitsu avait l'habitude de faire ça avec des types qu'ils connaissaient à peine ?
– Tu tires souvent un coup avec des gens que tu viens de rencontrer ?
Mitsu ne pouvait pas entendre la colère jalouse dans sa voix, mais il dut la voir sur son visage. Comme piqué par un serpent venimeux, il quitta les genoux de l'aveugle. Alors même qu'il l'écrasait quelque peu, Orangel regretta le poids du corps de Mitsu et il eut peur qu'il parte sans plus chercher à lire sur ses lèvres, sans prendre la peine de reprendre sa main et de lui répondre.
– Reste, s'il-te-plaît, supplia-t-il, en doublant sa demande par des signes.

Il sentit alors que Mitsu se penchait sur lui et un doigt timide effleura son torse :
"Je ne suis pas beau sans mes oreilles. Je ne reçois jamais de pareilles propositions, et surtout pas de personne aussi séduisante que toi."
– Pourtant, ce n'est pas les infirmes qui manquent sur notre île. Les gens avec un membre en moins sont monnaie courantes.
En même temps qu'il disait cela, Orangel se rappela que lui-même, trois ans plus tôt, avait toujours privilégié ceux qui n'étaient pas défigurés par leur handicap. Peut-être même avait-il déjà croisé Mitsu auparavant sans même lui accorder un regard. Cette idée lui déplaisait foncièrement.

mardi 20 mars 2012

L'île du miroir - 5

Mitsu commença à dessiner une lettre, puis s'arrêta, et fit un genre de zigzag comme pour effacer avant de reprendre.
"Je suis du genre à rêvasser et à être plongé dans mes pensées, ce qui agace les gens."
– Je n'ai pas remarqué.
"Et toi, tu es social ?"
– Je l'ai été. Plus maintenant.
En plongeant dans les ténèbres, il s'était senti diminué et il s'était replié sur lui. Sa rencontre avec Alphonse aujourd'hui l'avait définitivement éclairé sur la superficialité des relations qu'il avait entretenues avant sa perte de vue.
Orangel attendit que Mitsu réagisse, mais ce dernier ne le fit pas. Il ne savait peut-être pas quoi écrire. Rester silencieux et immobiles, serrés l'un contre l'autre dans un fauteuil qui n'était pas prévu pour deux, était étonnamment confortable. Orangel savourait l'odeur sableuse qui se dégageait du corps de son invité. Il repensa au contour tendre de son visage, au renflement de ses lèvres douces et le désir s'éveilla en lui.
Sous le mince pantalon de toile qu'il portait, le gonflement soudain de son pénis devait être visible par Mitsu. Orangel poussa un gémissement embarrassé. Il était entré en collision avec le sourd-muet que depuis quelques heures à peine. A sa décharge,  ils n'avaient presque pas cessé de se toucher depuis et il vivait dans l'abstinence depuis qu'il était devenu aveugle.
Sûr que Mitsu avait repéré la bosse qui s'était formée au niveau de son entrejambe, Orangel exprima à haute voix sa gêne et son désir. Mitsu se remit à tracer des lettres dans sa main :
"Je te trouve très attirant, moi aussi. Alors, si tu veux..."
Orangel ne le laissa pas terminer. Lui retirant sa main, il caressa la cuisse de Mitsu, appréciant la fermeté de ses muscles malgré l'étoffe légère qui la recouvrait. Il s'approcha pour l'embrasser et leurs nez se cognèrent avant qu'il ne capture la bouche au goût salé. Au même moment, il sentit la main de Mitsu se poser sur son érection et palper son pénis.
Leurs habits constituant un obstacle, Orangel tira sur le pantalon de Mitsu. Le sourd-muet s'écarta et Orangel crut qu'il fuyait ses caresses. Un bruit de vêtements froissés qui retombaient sur le plancher le rassura. A son tour, il ôta ses vêtements en hâte. Mitsu le rejoignit alors, prenant place sur ses genoux. A défaut de ne pouvoir admirer la nudité du sourd-muet, Orangel goûta au grain de sa peau et suivit les courbes de son corps. Pendant ce temps, les doigts de Mitsu se refermèrent sur son sexe dur comme de la pierre et coulissèrent dessus, arrachant un cri de plaisir à Orangel. La verge brûlante de Mitsu se colla à la sienne. Orangel la recouvrit d'une main et ils se caressèrent de concert tantôt avec douceur tantôt énergiquement jusqu'à atteindre la jouissance. Un liquide chaud et collant atterrit sur le ventre d'Orangel.

lundi 19 mars 2012

L'île du miroir - 4

Orangel avança la main avec lenteur, palpa le front du sourd-muet, descendit sur l'arrête du nez, s'attarda malgré lui sur le galbe des lèvres douces et remonta le long de la joue où il ne rencontra qu'une cicatrice là où aurait dû se trouver son oreille. L'accélération du rythme de la respiration de Mitsu ne lui échappa pas et il se demanda si lui aussi était sensible à son contact ou bien s'il était gêné par son infirmité. Orangel, après avoir constaté que Mitsu n'avait pas non plus d'oreille de l'autre côté, laissa retomber sa main sur l'accoudoir du fauteuil, regrettant de ne pas pouvoir le voir véritablement.
– Qu'est-ce que tu veux boire ?
"De l'eau"
La requête était simple, Orangel, non sans une pointe de regret, retira sa main à Mitsu et se leva pour chercher un verre dans le coin cuisine attenant. Il versa de l'eau minérale dans un solide gobelet en plastique et revint devant le fauteuil. Il y eut un bruissement d'étoffe et Mitsu le délesta du verre. Orangel l'entendit ensuite boire avant de poser le verre sur la table basse.
– Tu as quel âge ?
La main de Mitsu vint prendre la sienne et l'attira dans le fauteuil avant d'écrire : "27 ans et toi ?"
– 25 ans. Tu aimes faire quoi de ton temps libre ?
"Ce que je faisais aujourd'hui. Me promener et façonner le sable."
– Pour ma part, j'aime apprendre des choses. J'essaie d'ajouter de nouvelles langues à celles que je connais déjà. Sinon, avant, j'adorais également sortir.
Oui, autrefois, avec Alphonse, il se rendait sans cesse au bar pour boire et draguer. Orangel avec ses cheveux blonds et longs, ses yeux amnésythes et sa peau claire, avait beaucoup de succès aussi bien auprès des femmes que des hommes. Depuis qu'il ne voyait plus, que son miroir ne pouvait plus lui confirmer chaque jour son charme, il n'accordait plus d'importance à son apparence. En revanche, il demeurait fier de son intelligence.
"Avant ?"
– Je ne suis aveugle que depuis trois ans.
"Moi mon handicap date de ma petite enfance."
– Tu as des amis ? Une compagne ?
La seconde question avait échappé à Orangel.
"Pas vraiment, non. Je suis célibataire."
– Pourquoi ?
Orangel se rendait bien compte qu'il faisait preuve d'indiscrétion, mais ne pouvait s'en empêcher.

vendredi 16 mars 2012

L'île du miroir - 3

Au cours de leur conversation peu conventionelle, Orangel apprit que Mitsu était employé dans une épicerie et qu'aujourd'hui, pour son jour de congé, il était venu faire des sculptures de sable au bord de la mer. De son côté, Orangel mentionna son travail de professeur de langues qu'il avait repris l'année dernière et expliqua qu'il rentrait chez lui après avoir donné un cours particulier à un élève en difficulté.
Le doigt de Mitsu avait cessé de le chatouiller durant l'échange se muant en quelque chose de doux et de délicieusement intime. Comme décidémment, Mitsu lui était sympathique et qu'il goûtait tout le charme qu'il y avait à bavarder avec quelqu'un dont le prénom signifiait lumière, il l'invita à boire un verre chez lui.
Le sourd-muet dessina un "oui" sans ambiguité dans sa paume. Orangel lui décrivit sa cabane en se basant sur ses souvenirs pour la couleur des murs et des volets et lui indiqua où elle se trouvait. Mitsu, gardant sa main dans la sienne, l'entraîna dans la bonne direction. D'habitude, Orangel n'aimait pas qu'on le guide. Sa fierté supportait mal qu'on le prenne par le bras pour le diriger. Mais là, c'était différent. Mitsu avait noué les doigts autour des siens et avançait d'un pas léger comme s'ils avaient été un couple d'amoureux en train de se promener. C'était une impression curieuse qu'Orangel ne réussit pas à chasser. Cela faisait trop longtemps que quelqu'un d'autre l'avait touché autrement que médicalement ou pour le guider.  Par ailleurs, comme Mitsu ne pouvait écrire en marchant, Orangel n'arrivait pas à penser à autre chose qu'à la chaleur et la ruguesse de la main qui entourait la sienne.
Le grincement familier de la barrière qui entourait son logis permit à Orangel de savoir qu'ils étaient arrivés à destination. Leurs chaussures claquèrent sur l'allée pavée. Orangel compta les pas et tendit sa main libre pour ouvrir la porte en bois de sa cabane. Il mit un moment avant de trouver la poignée et ne put qu'espérer que son invité ne s'impatientait pas. Enfin, ils furent à l'intérieur.
– Voilà mon chez moi, annonça Orangel sans être certain que Mitsu ait pu lire sur ses lèvres.
Depuis sa perte de vue, le nombre d'objets et de meubles avait été réduit au maximum. Elle devait sembler vide, chacune des quatre pièces ne contenant que le strict minimum. Orangel avait dû apprendre par coeur la place de chaque chose.
Comme il leur était impossible de discuter s'ils  ne se touchaient pas, Orangel proposa qu'ils se serrent dans l'un des deux larges fauteuils capitonnés du modeste salon qui encadraient une table basse rectangulaire au bois usé. Mitsu ne se donna pas la peine de tracer de réponse dans sa paume, et il fit asseoir Orangel à ses côtés.
"C'est joli", écrivit-il ensuite.
Orangel, perturbé par le contact du corps du sourd-muet collé tout contre le sien, ne répondit pas. Il avait envie de savoir à quoi son interlocuteur ressemblait.
– Cela te dérange si je passe la main sur ton visage ?
Le doigt de Mitsu resta un instant immobile avant de tracer : "C'est bon.Vas-y."

jeudi 15 mars 2012

L'île du miroir - 2

Orangel chassa ses pensées de sa tête pour revenir à la situation présente.
– S'est-il relevé ?
– Non, pas encore. Tu l'as percuté de dos et ne t'ayant pas entendu venir, il n'a pas dû comprendre ce qui lui était arrivé. Il est encore le nez dans le sable.
Orangel se retint de crier sur Alphonse. Ce sombre idiot avait eu le culot d'assister à toute la scène sans lever le petit doigt ! S'accroupissant, Orangel tendit l'oreille. Une fois qu'il eut repéré la respiration de celui qu'il avait fait tomber, il progressa en canard pour se mettre devant ce qui devait être la tête du sourd-muet. Il avança ensuite la main et caressa  le sol avant de rencontrer une masse de cheveux rêches qui se déroba immédiatement. Alphone choisit ce moment pour avoir enfin pitié d'eux.
– C'est bon, il se remet debout. Il a l'air un peu sonné, mais sans plus. Je crois qu'il a compris que tu es aveugle. Maintenant, je ne suis pas un expert en langue des signes.
Orangel, lui, maîtrisait parfaitement la chose, mais cela lui faisait une belle jambe, maintenant qu'il était aveugle. Il connaissait d'ailleurs aussi le braille avant d'avoir perdu la vue, ce qui avait facilité son adaptation.
En attendant, communiquer avec un sourd-muet quand on n'y voit rien, semblait plus que délicat. Que ce soit par signes ou avec des mots si l'autre lisait sur les lèvres, la communication ne semblait pouvoir se faire que dans un sens.
– J'espère que tu ne t'es pas fait mal, articula-t-il avec netteté, tout en formulant avec ses mains, la même chose.
Alphonse pouffa.
– Désolé, il faut que j'y aille. Ma pause de midi est fini. Je vous laisse à votre dialogue de sourds.
Orangel l'entendit s'éloigner. Il peinait à croire qu'il ait pu être ami avec un type pareil. Mais c'était une époque révolue. Même s'il ne voulait pas se fâcher avec lui, Alphonse faisait partie de son passé de bien portant. Ces trois dernières années, la distance entre eux avait grandi tout naturellement. Au fond, leur amitié n'avait tenu qu'au fait qu'ils avaient tout deux le même âge et la chance d'être en parfaite santé.
Orangel sentit soudain une main chaude et calleuse prendre la sienne et un doigt fin vint tracer des lettres dans sa main. Décodant au fur et à mesure, Orangel murmura machinalement à haute voix ce que le sourd-muet lui écrivait :
– Tout va bien. J'ai juste été surpris. Je m'appelle Mitsu et toi ?
Orangel prononça son prénom disctinctement. Mitsu qui n'avait pas lâché sa main, dessina à nouveau des lettres dans sa paume. Cela chatouillait légèrement Orangel, mais comme c'était leur seul moyen de discuter, il préféra éviter d'en informer Mitsu.

mercredi 14 mars 2012

L'île du miroir - 1

 Orangel entra de plein fouet dans quelqu'un. Il s'excusa immédiatement, mais ne reçut pas de réponse. Il réalisa alors que la personne contre laquelle il s'était heurté n'avait pas poussé le moindre cri de surprise ou de douleur lors de la collision. Peut-être s'était-il trompé en fin de compte et s'était jeté tête la première sur quelque chose et non quelqu'un. C'était impossible d'être certain dans les ténèbres dans lesquelles il vivait désormais.
– Je suis désolé, répéta-t-il malgré tout.
Il aurait dû emporter sa canne, mais il la détestait. Tâtonner ne lui plaisait pas. Il préférait se repérer aux bruits et aux odeurs. Seulement il manquait encore de pratique dans l'exercice et il avait toujours une fâcheuse tendance à marcher vite.
Il entendit un rire qu'il reconnut sans peine. C'était Alphonse, un ami du temps où il voyait encore.
– On peut savoir ce qui t'amuse ? demanda-t-il avec froideur, furieux d'être l'ojet d'une plaisanterie qui lui échappait.
– Ta victime ne peut pas te répondre. Un aveugle s'excusant auprès d'un sourd-muet. Avoue que c'est cocasse comme situation !
Alphonse aurait moins ri, si lui aussi avait été handicapé comme la majorité des habitants de l'île. Unijambistes, manchots, sourds... Le nombre augmentait sans cesse. Orangel, pendant vingt ans, avait comme Alphonse fait parti des rares habitants de l'île en pleine possession de leurs moyens. Mais un jour, en se réveillant, il avait ouvert les yeux sur une nuit sans étoiles. Il avait eu beau allumer et éteindre sa lampe de chevet, les ténèbres avaient perduré. Avançant avec précaution dans le noir, il avait été jusqu'à la fenêtre, ouvert les volets, mais rien n'avait changé. Il avait réussi à atteindre le téléphone et contacté un des nombreux médecins de l'île qui était venu en urgence, l'avait examiné en lui écarquillant les yeux avant de déclarer qu'il était désormais aveugle. Ne comprenant pas comment cela avait pu lui arriver comme ça, du jour au lendemain, Orangel en avait consulté d'autres avec le même résultat et sans obtenir de réponses satisfaisantes. Occupé à apprendre à vivre avec son handicap, il s'était momentanément résigné. Cependant, à présent que trois ans s'était écoulé et qu'il commençait à se débrouiller sans voir, cette question le taraudait à nouveau. Ce qui l'avait frappé, c'était que les médecins de l'île étaient tous bien portants. Lui aussi avait voulu devenir docteur, mais on l'en avait découragé sous prétexte que la filière était bouchée, qu'il y en avait trop sur l'île.