vendredi 30 juin 2017

Le Beau et la Bête - 6

A travers la grille, la Bête lui tendit le pain.
— Merci, dit Beau, en prenant la miche de la main aux ongles griffus.
— Aujourd'hui, non plus, vous n'allez pas réclamer votre liberté ?
Il avait décidément l'air d'y tenir, mais Beau était sûr qu'il la lui refuserait.
— Me l'accorderez-vous ?
— Non ! cracha la Bête.
Beau sourit.
— En gros, vous voulez que je dépense ma salive pour rien.
— Pourquoi me tiens-tu ainsi tête ? grogna la Bête, le toisant de toute sa hauteur.
— Parce que je n'ai pas l'impression que ramper  devant vous m'apportera quoique ce soit.
— Je pourrais te briser en deux comme un simple fétu de paille, répliqua la Bête, en mimant le geste.
Beau ne trembla pas. Il avait déjà pu constater que la Bête était plus prompt à grogner qu'à griffer.
— Je n'en doute pas.
La Bête repartit, mais revint dans la matinée l'interroger sur son livre en cours, puis réapparut le midi avec un copieux déjeuner. Apparemment, l'affamer n'était pas au programme.
Quand il débarqua à nouveau dans l'après-midi, à en croire le rayon de soleil qui venait éclairer son cachot, Beau arriva à la conclusion que pour une raison mystérieuse la Bête appréciait sa compagnie.
— Vos roses sont très belles, dit-t-il en caressant les pétales flétrissant de la sienne.
La Bête partit dans une longue tirade sur les soins qu'il accordait à ses rosiers et Beau comprit enfin pourquoi l'étrange homme qui lui faisait face avait pu s'énerver autant qu'une soit cueillie sans son autorisation. Il chérissait ses fleurs comme le marchand ses enfants. Le prix exigé en contrepartie de ce vol demeurait dément, mais s'expliquait, à défaut de se justifier vraiment.
— Je dois vous ennuyer avec mes histoires de taille et de pucerons, conclut finalement la Bête.
Beau qui avait en effet décroché sur la fin, s'en voulut.
— Mais non, assura-t-il. Je lisais de temps en temps des ouvrages de botanique, autrefois, quand mon père avait les moyens.
— Vous adorez vraiment les livres, constata la Bête.
Ouvrant la porte de la cellule de Beau, il lui intima de le suivre. Le jeune homme, plein de curiosité, ne se fit pas prier. Mais s'il n'y avait passé qu'une journée, il n'était que trop content de quitter le sinistre endroit pour découvrir le reste du château.

jeudi 29 juin 2017

Le Beau et la Bête - 5

Beau, plutôt que de se laisser aller au découragement d'être enfermé dans un endroit aussi lugubre pour toujours peut-être, se rappela qu'il avait encore sa besace dont il avait passé la lanière sur son cou. Il l'ouvrit et en sortit ses maigres possessions. La rose malgré ses pétales froissés égayait le gris des lieux. Ses habits roulés en boule faisaient un coussin confortable et surtout, il avait ses livres préférés. Il allait pouvoir les relire tranquillement.
Il avait donc le nez dans les pages quand il entendit le pas lourd de la Bête.
Il s'interrompit pour le regarder, le trouvant moins effrayant et moins bestial que la première fois. Sans mot dire, il soutint son regard doré,
— Alors, vous ne plaidez pas pour votre libération ? gronda la Bête.
— Cela servirait-il à quelque chose ?
La Bête grommela. Étant au beau milieu d'un passage passionnant, Beau préféra reprendre sa lecture.
Son geôlier, à priori furieux du peu de cas qu'il faisait de lui, entra dans sa cellule et lui arracha le livre des mains.
Beau en fut fâché. Il serra les poings. Cela ne suffisait à ce type de le garder prisonnier, il fallait en plus qu'il lui pique ses affaires. Ah, il voulait qu'il le supplie, eh bien, il pouvait toujours rêver. Beau s'empara du second bouquin qu'il avait emmené avec lui. La Bête en allait être pour ses frais ! Même si la mettre en rage n'était peut-être pas une très bonne idée...
Les dents de la Bête claquèrent bruyamment.
— Lisez donc si cela vous chante, quand la nuit sera tombée, dans le noir, vous ne pourrez plus et il s'en fut, en gardant le roman qu'il avait confisqué.
Beau constata que la luminosité avait en effet baissé et mangea son casse-croûte avant de s'allonger pour dormir. Le sol était dur, froid et humide. Il éprouva quelques regrets à s'être montré aussi cavalier vis-à-vis de la Bête qui allait peut-être le laisser mourir de faim.

    Après une mauvaise nuit perturbée par la visite de gros rats, il vit son geôlier approcher avec un plateau sur lequel reposait un gobelet et une miche de pain. Il y avait un côté incongru à ce qu'il lui apporte lui-même son repas. Était-il possible qu'il soit seul dans ce vaste château ? Le jardin devait nécessiter beaucoup d'entretien pourtant, sans compter toutes les pièces et couloirs à nettoyer. Non, s'il n'avait pas confié la tâche à un de ses serviteurs,  c'est qu'il devait éprouver un malin plaisir à le narguer. Il n'y avait pas d'autres explications.

mercredi 28 juin 2017

Le Beau et la Bête - 4

Et, puis, il apparut, immense, dépassant largement Beau. Il était vêtu d'habits riches, mais trop petits et déchirés par endroits. Son poitrail était large. Ses pieds, ses bras et jambes étaient énormes et ses mains étaient comme deux battoirs. Quant à son visage, il était mangé par d'épais cheveux bruns, une barbe drue et deux sourcils broussailleux qui n'en formait qu'un. C'est à peine si on voyait son nez épaté. Ses yeux dorés et menaçants étaient dardés sur lui et Beau rentra la tête dans les épaules, comme s'il avait besoin d'être encore plus petit de l'homme monstrueux qui lui faisait face.
— Qui es-tu ? tonna la Bête.
Le jeune homme sursauta et lâcha la bride de sa monture.
— Beau. Je viens prendre la place de mon père pour la rose, parvint-il à articuler.
— J'attendais une de ses tes sœurs, gronda la Bête.
— Désolé, mais elles avaient peur.
Lui aussi, ajouta Beau en son for intérieur. Rester debout immobile devant le maître des lieux lui demandait tout son courage, car son instinct lui commandait de tourner les talons et détaler comme un lapin.
La Bête s'approcha et empoigna le col de la chemise du jeune homme.
— N'importe laquelle des trois aurait eu le droit à la plus belle chambre de mon château et dîné à ma table, mais pour toi, ce sera le cachot.
— Pas la peine de m'y mettre de force, je suis prêt à vous suivre.
La Bête grogna, le souleva de terre et le maintint au-dessus du sol en le fixant d'un air féroce.
Beau s'agita, mal à l'aise. Il aurait voulu s'enfuir, mais était assez intelligent pour comprendre qu'il ne faisait pas le poids face à l'homme immense et velu qui le tenait.
La Bête le jeta sur son épaule, et l'y maintenant d'une main posée sur ses fesses, il s'engouffra dans le château.
Être transporté ainsi, tête vers le bas, aurait dû être inconfortable, mais Beau trouvait qu'il y avait quelque chose d'agréable à être tenu par un être aussi puissant.
Beau vit des sols recouverts de tapis, des marches et des marches, et puis des pierres nues et enfin, la Bête le projeta dans une cellule vide et poussiéreuse dont il claqua la grille rouillée avec violence avant de tourner la clef dans la serrure.
Après quoi, il s'en fut à grandes enjambées. Beau se redressa et en deux pas, eut fait le tour de sa prison. Les murs étaient gris percés par une fenêtre à barreaux, trop haute pour qu'il puisse regarder dehors, mais qui laissait passer la lumière du jour. Il n'y avait même pas un banc pour s'asseoir, pas même une paillasse, juste un pot de chambre.