vendredi 27 février 2015

Contes modernes - 9

Il poursuivit ses cours à la fac, faisant même sa lessive dans les lavabos des toilettes, séchant ensuite le linge au soufflant. Deux fois, il fut surpris, mais aucun des deux étudiants ne dirent rien.
Puis fin juillet fut là et l'université ferma ses portes, privant Dillon de ses toilettes et son eau gratuite. Il avait beau avoir fait attention, mangeant peu, il lui restait un peu moins de cent euros. Il n'osa toutefois pas retenter sa chance à l'appartement, Vivianne avait été très claire, la première fois comme la deuxième. Il ne voulait pas découvrir que son père était du même avis qu'elle.
Mi-août, après une nuit sous une pluie battante, il perdit tout espoir. Il était de plus en plus crasseux à présent. Trouver un job s'avérait impossible. Ses journées s'étalaient vides et solitaires, les gens évitant de l'approcher et même de le regarder.
Début septembre, le temps se dégrada d'un coup, l'automne commençant précocement. Dillon, amaigri, déprimé, avec guère plus de 3 euros en poche, obtint une place pour une nuit dans un centre d'hébergement d'urgence.
Il paya cher ce luxe d'un lit au chaud et au sec dans une pièce grise avec sept autres personnes. Au matin, il découvrit en effet que ses chaussures avaient été volées. C'étaient de vieilles baskets usées par les ans, mais quelqu'un les avait trouvées à son goût. L'une des personnes partageant le même espace que lui, un petit vieux à l'haleine avinée, l'informa aimablement que c'était fréquent de « perdre » ses affaires dans ce genre d'endroit et que se plaindre ne servait à rien. Il lui conseilla d'aller faire les poubelles dans les beaux quartiers.
Dillon repartit donc avec deux paires de chaussettes sur les pieds. Trois mois que le cauchemar durait.
Vivianne, Violetta et Virginia devaient être confortablement installées sur le canapé devant la télévision, son père sûrement en déplacement quelque part pour le travail, nullement troublé par son absence.
Dillon chassa ses pensées de sa tête. Cela ne l'aidait pas. D'accord, il n'avait plus de chaussures, mais la suggestion du vieux était bonne. Cela lui faisait au moins un objectif. Dillon marcha jusque dans les quartiers riches de la ville, sentant les petits graviers sur le trottoir malgré sa double épaisseur de chaussettes. Les autres passants regardaient partout ailleurs que dans sa direction quand ils le croisaient. Certains changeaient même carrément de trottoir. Cela avait été tour à tour drôle et douloureux, mais à présent Dillon s'y était presque habitué.
 
Pendant trois jours, il rôda autour des belles maisons et des beaux immeubles, récoltant même involontairement sa première pièce d'aumône d'une dame assez âgée en manteau de fourrure.
Au milieu des ordures ménagères, il finit par tomber sur une paire de chaussures noires bordées de fourrures de pointure 41, soit deux de trop, car il avait de petits pieds pour un homme. Il les enfila avec bonheur. Le concierge qui lui avait déjà demandé la veille d'arrêter de fouiner dans les poubelles, l'interpella.
Dillon prit la fuite. Traversant en courant pour s'éloigner le plus vite possible, il perdit une chaussure au milieu de la route tandis que le feu passait au rouge. Essoufflé, il tomba en avant sur le trottoir.
Lentement, il se releva et se retourna pour voir les voitures vrombissant qui devaient réduire en loque l'une des chaussures dénichée aux prix de longues heures de recherche dans les sacs poubelles mal odorants.  Il baissa les yeux sur ses mains. Tout ce qu'il avait gagné dans l'affaire, c'était des écorchures sur ses paumes. Il en aurait pleuré.
Le passage des voitures cessa. Il regarda à nouveau la route. Le feu était vert. Sur le passage piéton un homme en costume gris, une sacoche noire à la main, ramassait ce qui ressemblait fort à sa chaussure perdue.

jeudi 26 février 2015

Contes modernes - 8

Dillon erra au hasard dans les rues, s'éloignant de plus en plus de l'appartement, avant de finalement s'installer sur un banc faiblement éclairé. Un coup d'œil à sa montre qu'il avait depuis le collège lui apprit qu'il n'était jamais que deux heures du matin et trois minutes. La nuit promettait d'être longue. Il n'avait jamais imaginé se retrouver à la rue et n'avait pas la moindre idée de quoi faire. Demain, il avait cours à la fac. Les examens finaux approchaient et normalement il décrocherait bientôt sa licence... Mais que ferait-il avec ? Aucune idée. Dillon croisa les bras contre son torse. Malgré sa veste de mi-saison – il n'en avait pas d'autre – il faisait frais. Pourrait-il convaincre Vivianne de le reprendre ? Dillon passa la nuit à se poser des questions sans arriver à aucune solution.
Au matin, il se rendit à la fac et suivit les cours comme si de rien n'était. A midi, toutefois, il s'endormit d'épuisement sur une chaise dans un couloir. Et, à la fin de la journée de cours, il n'était pas plus avancé sur la marche à suivre.
D'habitude, il rentrait immédiatement après, pour s'occuper des lessives, des courses et du ménage, mais aujourd'hui, il n'avait pas à se presser, il n'était pas le bienvenu à l'appartement. C'était une sensation de liberté plus angoissante qu'autre chose. Il se rendit à la bibliothèque où il attendit qu'un ordinateur se libère pour chercher sur internet une réponse. Il n'en trouva pas vraiment. Il se voyait mal exposer à quiconque ce qui lui avait valu d'être mis à la porte de chez lui. Il avait trop honte pour ça. Il existait à priori des centres d'hébergement, mais ces derniers étaient surchargés. Autrement, trouver un boulot sans avoir de logement semblait plus qu'ardu. Dillon libéra l'ordinateur pour la personne qui s'impatientait derrière lui, puis dans un bout de de couloir désert regarda la somme que Vivianne lui avait donné. 200 euros, c'était peu et beaucoup à la fois. S'il logeait à l'hôtel, son pécule fondrait comme neige au soleil. Par contre, il pouvait se nourrir un certain temps avec. Ce serait bientôt l'été et dormir dehors emmailloté dans son duvet ne devrait pas être trop inconfortable.
Pendant huit jours, Dillon se débrouilla comme ça, se nourrissant de pain et de fromage, se nettoyant comme il pouvait au lavabo avec un gant, dans les toilettes de la fac, en soirée, quand la majeure partie des étudiants étaient rentrés.
Ne se voyant pas continuer comme ça, il osa retourner à l'appartement, mais Vivianne lui fit une scène terrible, le rejetant plus violemment encore. « Sale sodomite ! » furent ces derniers mots avant de claquer à nouveau la porte sur lui.
Dillon comprit que c'était sans espoir et se mit sérieusement à la recherche d'un emploi, mais fut vite confronté à son absence de domicile.

mercredi 25 février 2015

Contes modernes - 7

Vivianne, le visage déformée par une grimace de dégoût, lui enjoignit encore de partir. Craignant que Violetta et Virginia ne se réveillent et soient informées de la situation dans laquelle il avait été surpris, Dillon s'habilla.
Elle lui intima une fois de plus de filer. Dillon essaya d'argumenter, mais il se tut de lui-même. Rien de ce qu'il disait n'était très convainquant avec sa carotte à la main.
Poussé par ses mots, il alla dans le vestibule avec son duvet et son légume qu'il dut fourrer dans son sac de vêtements rangé dans le placard.
— Mets ta veste, enfile tes chaussures et ouste ! Je ne veux plus te voir, jamais ! Je ne sais déjà pas comment je pourrais oublier cette affreuse image de toi avec ce... en toi.
— Et mon père... avança Dillon, en désespoir de cause.
— Mieux vaut pour toi qu'il ne sache pas, tu ne crois pas ? Il le prendrait mal, tu le sais parfaitement.
Vivianne ouvrit la porte. Dillon ne voulait pas partir, mais il aperçut Violetta et Virginia dans le salon, encore toutes endormies, comme deux anges tombés du lit dans leurs belles chemises en soie.
Il ne voulait pas entendre la manière dont Vivianne allait leur expliquer la situation, alors il franchit le seuil. Vivianne fourragea dans son portefeuille et lui tendit une liasse de billets.
— Je suis une bonne chrétienne. Prends ça, débrouille toi avec et surtout ne remets plus les pieds ici ! Ne t'approche plus de l'immeuble !
C'était un cauchemar dont il allait se réveiller. Dillon prit ce qui lui était donné, presque machinalement. La porte claqua sur lui.
C'était la réalité, comprit Dillon. Il était debout sur le pallier de l'appartement dans lequel il avait toujours vécu, au beau milieu de la nuit, à ses pieds deux sacs - l'un contenant ses maigres possessions, l'autre ses cours - et dans la main, un peu d'argent.
Il rangea les billets, puis plutôt que de prendre l'ascenseur, il choisit l'escalier pour descendre les sept étages. Il ne savait pas où aller. Il n'avait nul ami, nul endroit où se réfugier temporairement. Il sortit néanmoins de l'immeuble. La fraîcheur nocturne de l'air le frappa. Il avança, jetant dans la première poubelle venue la carotte qui était la cause de tout.
Dans la lumière d'un lampadaire, un mouvement sur la façade de l'immeuble d'en face l'interpella. Il leva la tête, curieux de savoir qui aérait son linge à pareille heure. Cependant, ce n'était pas une couette, c'était une espèce de corde qui pendait du dernier étage. Il la regarda un moment, intrigué, puis finit par s'éloigner. C'était insolite et inquiétant et il avait déjà assez de problèmes comme cela, sans aller en chercher de supplémentaires.