lundi 11 janvier 2021

Comme les doigts de la main - 75

Blaise avait la bouche pâteuse. Il cligna des yeux. Autour de lui, des murs blancs, une odeur de désinfectant, le goutte à goutte d’une pochette de liquide à laquelle sa main était reliée… Il était à l’hôpital. Il était vivant… Mais les autres ?
Le cœur serré, il tourna la tête. Soudain, respira mieux. Gaïus était allongé dans un lit à sa gauche, et à sa droite, était étendu Marin. Céleste et Huo étaient en revanche absents.
Avant que Blaise n’utilise le bouton pour appeler une infirmière et se renseigner à leur sujet, la porte s’ouvrit à la volée sur le blond et le roux, une infirmière protestant sur leurs talons.
— Vous ne pouvez pas… Ne devriez pas être debout… Pas être ici à déranger les autres patients.
— Laissez-nous tranquille, râla Céleste.
Huo se précipita sur Blaise, puis bondit au chevet de Marin qui émergeait tout juste tandis que Céleste se rendait au chevet de Gaïus avant de venir à celui de Blaise. Huo, lui, rejoignit alors Gaïus qui se redressait avec difficulté.
L’infirmière dut comprendre qu’elle ne parviendrait pas à obtenir gain de cause et elle quitta la pièce, sans doute dans l’intention d’aller chercher du renfort ou peut-être un médecin… Blaise n’en avait cure. Tout ce qui lui importait, c’est qu’ils étaient, par miracle, en vie tous les cinq.
A moins qu’il ne soit en train de rêver et qu’ils soient en fait en train d’étouffer dans le corps boueux du Vide.
— J’ai du mal à y croire… lâcha-t-il.
— Ah non, ne nous refais pas le coup, comme quand tu as été confronté à nos pouvoirs et aux tiens, la toute première fois, soupira Céleste.
— Le Vide nous avait capturés, j’étouffais…
— Mais tu l’as battu  ! s’écria Huo en jetant un regard empli d’amour à Blaise.
— Je ne me l’explique pas…
Marin offrit aussitôt une hypothèse :
— A l’intérieur du Vide, nous étions privés de nos sens, il n’y avait plus ni Air, ni Terre, ni Feu, ni vraiment Eau, si ce n’est cette minuscule larme… Tes émotions, les nôtres, le Vide n’a pu les tuer.
— Ton amour pour nous quatre a été le plus fort ! s’exclama Huo.
— Oui… A ce propos, je n’oublie pas que, comme Gaïus, tu as encore cru bon de jouer les preux chevaliers en nous demandant de quitter ton corps, marmonna Céleste.
— C’est notre façon d’aimer, répliqua Gaïus de sa voix grave et profonde que Blaise ne se lasserait sûrement jamais d’entendre.
Elle était encore plus belle qu’à l’intérieur de sa tête.
Deux infirmières et un médecin débarquèrent, interrompant leur réunion. Céleste et Huo furent obligés de regagner leur chambre.

vendredi 8 janvier 2021

Comme les doigts de la main - 74

Malgré la fatigue de la bataille précédente contre les ailes, tous les sens de Blaise étaient aiguisés et la puissance des éléments bouillon-naient en lui, mais c’était surtout l’amour qui le rendait fort, l’amour qui avait permis l’union de leurs différents pouvoirs.
Il déversa un torrent de flammes sur la masse noirâtre qui avala le tout sans broncher et grossit encore davantage, s’étalant sur le carrelage. Blaise déchaîna une tempête, fit trembler la terre.
Le Vide ne fit que gagner en taille, emplissant de plus en plus l’espace.
Pour éviter d’entrer en contact avec lui, Blaise prit la voie des airs.
Huo l’enjoignit à utiliser de sa vue, Céleste sa voix, Marin à se servir de ses cheveux et Gaïus de sa force et de son poison nouvellement découvert.
Le Vide avait grimpé sur les murs et atteignait désormais le plafond.
Blaise lui intima de rétrécir, en vain. La masse en face d’eux n’avait à priori pas d’oreilles et elle était totalement opaque, sans point faible apparent d’aucune sorte.
Blaise lança ses cheveux bleus à l’assaut du Vide qui les dévora, l’attirant auprès de lui.
Blaise, avec difficulté, s’arracha à l’emprise du Vide.
Tout était recouvert par le liquide noir, tout s’écroulait autour d’eux.
Blaise lança toutes les attaques qu’il avait à sa disposition les unes après les autres. Rien ne semblait avoir d’effet sur le Vide.
Le plafond creva, donnant un court moment de répit à Blaise.
Aucun d’entre eux se décourageait, mais impossible de ne pas sentir qu’ils épuisaient peu à peu leurs forces, surtout qu’ils n’avaient pas eu le temps de récupérer de la bataille contre les Ailes.
Le Vide n’en finissait pas de s’étaler partout. Une tentacule boueuse s’enroula autour d’une des jambes de Blaise. Il la coupa à l’aide de sa queue, mais d’autres l’attrapèrent. Bras, jambes, bientôt Blaise fut englué. Il battit des ailes avec l’énergie du désespoir, donna des coups de cornes dans la masse infâme du vide, se rendit fantômatique. En vain.
Le Vide les absorba, les avalant complètement.
Blaise ne voyait plus rien qu’une obscurité infinie, n’entendait plus rien d’autre qu’un silence assourdissant, comme s’il avait été seul alors qu’ils étaient pourtant tous les cinq fusionnés, ne sentait pas la plus petite odeur, ne goûtait plus rien, ne touchait plus rien, suspendu dans le néant.
Il ne parvenait plus à respirer, l’air étant absent. Une unique larme roula sur sa joue. Leurs flamme de vie s’éteignaient, enterrés qu’ils étaient dans la masse boueuse du Vide.
Blaise était furieux qu’ils soient en train de perdre, sa mort comme celles de ses bien-aimés semblait inévitable et cela lui faisait peur. Il était malgré tout content de les avoir rencontrés, d’avoir essayé avec leurs pouvoirs combinés de sauver la planète de cette chose immonde. Il était aussi triste parce qu’il aurait voulu qu’ils aient le temps de vivre leur amour tous les cinq.
Avant que tout ne cesse d’exister, Blaise les revit chacun. Huo, le roux aux étranges yeux jaunes-orangés à la grâce féline, tout feu tout flamme, et aussi brillant qu’un soleil. Le blond Céleste à l’apparence et à la voix angélique, mais au tempérament colérique et autoritaire. Gaïus, le calme et protecteur colosse barbu aux doigts tâchés d’encre au parfum boisé, et au sourire aussi rare que précieux.
Et puis, Marin, le prince aux yeux vairons, si prompt à fondre en larmes sous ses dehors sérieux et glacés.
Dans une ultime pensée désespérée, Blaise exigea qu’ils sortent de son corps. Peut-être, juste peut-être, ils se matérialiseraient hors du Vide et lui survivraient.

jeudi 7 janvier 2021

Comme les doigts de la main - 73

— Allons, ne sois pas trop dur avec toi-même, protesta Huo. Il est normal que tu aies eu un côté Raiponce dans ta tour avec la malédiction des cheveux longs, ajouta-t-il d’un ton léger.
— Cela n’excuse pas mon attitude avant cela, répliqua Marin avec le sérieux habituel qui le caractérisait.
— Peut-être, mais nous te pardonnons quand même, alors, inutile de te flageller plus longtemps ! rétorqua Céleste.
— Moi aussi j’ai eu du mal à admettre qu’il était possible d’être impliqué avec  plusieurs personnes à la fois, d’avoir plus qu’une âme-sœur, enchérit Gaïus.
C’était un bonheur d’entendre enfin sa voix pour de vrai, à l’air libre.
— Nous devrions aller nous soigner, ajouta le colosse.
— Il y a une trousse de secoues dans ma salle de bains, répondit Marin, en séchant ses larmes.

    Ils venaient à peine de panser leurs blessures et de se remettre de leurs émotions qu’un liquide noir et gluant s’infiltra sous la porte de la salle de bains.
— Qu’est-ce que c’est encore ? marmonna Céleste. On n’a même pas eu le temps de souffler…
Cela pue comme les moisissures, dit Gaïus.
Le liquide noir s’accumulait formant une masse informe.
— Je pense que c’est le Vide. Il n’a pas dû apprécier que nous détruisions tous ses alliés, annonça Marin en s’humectant les lèvres.
— Je ne le voyais pas comme ça, murmura Huo.
— Bon, il s’agit de se bouger, décréta Céleste, en faisant signe à Blaise de se pencher.
Blaise obtempéra et les lèvres de l’ange autoritaire recouvrirent les siennes.
Avant qu’il ne puisse regretter la fin du baiser, Céleste s’étant volatilisé à l’intérieur, Gaïus l’embrassa en profondeur.
Sa langue pénétrante et son parfum boisé fut ensuite remplacé par la fraîcheur mentholé de la bouche de Marin.
Blaise, muni d’ailes blanches, de cornes et de queue, ses cheveux bleus tentaculaires cascadant sur ses épaules, tendit la main vers Huo. Néanmoins, ce dernier ne cracha pas dedans et sauta plutôt dans ses bras.
— Embrasse-moi, déclara Huo. Je sais que tu en as envie.
— Tu es sûr ?
Céleste râla, car ils n’avaient pas de temps à perdre avec la masse gluante et grandissante du Vide à deux pas d’eux.
Ils échangèrent un regard.
Blaise comprit que Huo qu’il voulait bien pour lui, pour ne pas avoir de regrets.
Blaise le gratifia d’un baiser brûlant et à ses ailes duveteuses vinrent s’ajouter une paire d’enflammées.
La fusion était totale et complète.