mercredi 13 novembre 2019

L'empreinte de l'orc - 4

Les rues bruissaient d’activité, les maisons étaient plus petites que celles d’Orcania, et en même temps plus grandes que nécessaires pour les humains. Le style architectural était soumis à différentes influences.
— Nous sommes arrivés, annonça soudain Cyan.
L’auberge du Caribouc avait une enseignante attrayante et sa façade ornée de croisillons inspirait confiance. De la porte ouverte s’échappait un brouhaha indistinct et un fumet alléchant.
Gulrik entendit le ventre de l’humain gargouiller et le sien gronda en écho.
Il entra, se dirigea droit vers le comptoir pour réserver une chambre et commanda un repas pour deux avant de constater que son guide était resté dehors. Stupide humain.
Il ressortit.
— Viens, intima-t-il.
Cyan franchit le seuil, tête basse et épaules rentrées.
Gulrik s’installa à la table vide que lui avait indiqué le tenancier un peu plus tôt. Cyan s’assit sur le bord d’une chaise.
Dans la salle, les orcs étaient attablés ensemble et de même pour les humains. La mixité avait des limites, même à Manchor. Ils étaient le seul orc et humain à partager, ce qui ne manqua pas d’attirer les regards sur eux. Gulrik était habitué à ce genre d’attention, mais il perçut le malaise de son compagnon.
Une orc aux formes généreuses leur servit une corbeille de pain, deux choppes de bières et deux assiettes de ragoûts fumantes – le plat du jour.
— Je n’ai pas de quoi payer, dit Cyan, joues soudainement très rouges.
Ce changement de coloration était intriguant.
— Je te l’offre.
— Merci.
Cyan se mit à manger avec une voracité qui n’avait rien à envier avec celle d’un orc, trahissant à quel point il était affamé.
Il termina même son assiette avant Gulrik, prenant soin de l’essuyer avec un morceau de pain de façon à ne pas en laisser une miette.
D’un signe, Gulrik appela la serveuse pour demander un supplément.
— Je ne… bégaya Cyan.
— Régale-toi, ordonna Gulrik.
L’humain ne discuta pas. Ils mangèrent en silence.

Ce n’est que quand Gulrik eut terminé, que Cyann prit la parole :
— Nous pourrions aller au port et revenir par le marché. C’est toujours très animé.
— D’accord.

mardi 12 novembre 2019

L'empreinte de l'orc - 3

Gulrik écouta l’humain lister différentes possibilités d’hébergement. Il ne savait  pas pourquoi il l’avait embauché. Il avait escompté se promener au hasard et n’avait certes pas besoin de s’encombrer d’un humain. C’était des êtres insignifiants et faibles. Ils se ressemblaient tous. Celui-là se démarquait néanmoins des autres, mais pas spécialement en bien avec son visage tacheté et marqué, sa tignasse boueuse d’une couleur indéterminée, son odeur crasseuse, ses nippes terreuses qui couvraient sa maigre silhouette penchée. Il possédait en revanche yeux d’un bleu cristallin. C’était peut-être eux qui l’avaient poussé à faire cette stupide proposition d’emploi. Eux et un absurde élan de pitié pour cette pauvre créature rejetée par ceux de sa propre espèce. Il aurait dû se contenter de lui donner quelques pièces. A dire vrai, rien ne l’empêchait de se débarrasser à tout moment de l’humain et du poids mort qu’il représentait. Néanmoins, le destin l’avait littéralement jeté sur son chemin et ce n’était peut-être pas sans raison.
— Va pour le Caribouc, trancha Gulrik, coupant l’humain qui lui fit signe de le suivre.
Il marchait d’une drôle de façon à une allure d’escargot. Il était d’une lenteur si désespérante que Gulrik avait envie de le soulever et de le porter dans ses bras. Il ne devait pas peser bien lourd. Il doutait toutefois que son guide apprécie l’attention. L’homme ne traînait pas par plaisir. Les humains n’avaient pas la rapidité des orcs et celui-ci avait de surcroît une jambe bancale. La démarche boiteuse avait au moins le mérite de mettre en valeur le postérieur de l’humain. Ses deux mains recouvriraient entièrement les fesses de son guide. Il les imagina moelleuses et fermes sous ses doigts. Le tour que prenait ses pensées le surprit. Il avait pourtant veillé à satisfaire ses désirs charnels avant son départ. Sa dernière culbute remontait à trois jours à peine et il s’était pris en main pas plus tard que la veille avant d’arriver à Manchor. Il n’aurait pas dû fantasmer sur un pitoyable humain. Las, le balancement était hypnotique. Il se mit à avancer aux côtés de l’humain.
— Ton nom ?
— Cyan. Et vous, comment vous appelez-vous ?
— Gulrik.
Cyan laissa la conversation s’éteindre et Gulrik ne la relança pas. Le silence lui convenait. Plutôt que de continuer à s’agacer de la lenteur de l’humain – Cyan – Gulrik en profita pour regarder autour de lui.
Il n’avait pas menti, il était bel et bien venu en badaud à Manchor, cette ville qu’orcs et humains arrivaient à se partager alors que partout ailleurs, c’était chacun pour soi, ce qui semblait de mauvais augure pour la paix sur le long terme.

lundi 11 novembre 2019

L'empreinte de l'orc - 2

— Tu connais bien la ville, humain ?
L’orc avait une voix gutturale et caverneuse qui arracha une frisson à Cyan.
— J’y ai vécu toute ma vie.
Il aurait peut-être dû préciser qu’il n’avait jamais eu l’occasion de s’y promener, autant par manque de temps qu’à cause de sa mauvaise jambe, mais qu’elles que soient les  raisons qui motivaient la question de l’orc, cela ne semblait pas dans son intérêt de le révéler.
— Serais-tu prêt à me servir de guide ? Je te paierai.
Cela faisait déjà six jours que Cyan cherchait un travail et deux qu’il avait le ventre vide, c’était une offre aussi inattendue qu’inespérée. Il ne pouvait se permettre de négocier quoique ce soit aussi, accepta-t-il d’un hochement de tête avant de demander :
— Savez-vous combien de jours vous compter rester à Manchor ? Vous y êtes venu dans un but particulier ?
A contrecoup, il craignit que ses questions ne soient interprétées comme de la curiosité mal placée. La Déesse soit louée, l’orc ne parut pas se formaliser.
— Trois jours. Pas d’autre intention que de découvrir la ville.
Sa façon de parler, rauque et profonde, c’était vraiment quelque chose, mais Cyan ne devait pas se laisser distraire.  Il réfléchit aux endroits qui pourraient intéresser le grand orc dont il ne connaissait même pas le nom. Il y avait le port, l’église, le marché de la grand place avec les forains…
L’orc se racla la gorge. Il attendait sûrement une réaction ou une direction. Flûte ! Il ne manquerait plus qu’il change d’avis ou se fâche. Cyan n’avait aucune expérience en tant que guide. En vérité, il n’était pas du tout qualifié. Seulement, il avait besoin d’argent pour manger. Il devait faire de son mieux.
— Vous avez déjà choisi une auberge ?
— Pas encore. Des conseils ?
Cyan aurait pu lui suggérer celle dont il venait d’être expulser sans ménagement. Le tenancier n’aurait sûrement pas osé le flanquer dehors, pas alors qu’il amenait un client, mais à quoi bon risquer une scène ? Le propriétaire des lieux n’accueillerait par ailleurs pas forcément un orc à bras ouverts. Il prétendrait être complet ou quelque chose dans ce genre.
— Tout dépend de votre bourse, répondit finalement Cyan après un silence.
C’était l’occasion de savoir si son salaire serait intéressant et s’il pouvait demander une avance, histoire de manger un bout. Cela ne ferait pas très bon effet s’il s’évanouissait en cours de route.
— Je n’ai pas à me plaindre, ce qui ne veut pas dire que je tiens à dépenser plus que nécessaire.
Cela n’avançait guère Cyan, tant pis !