vendredi 8 novembre 2019

L'empreinte de l'orc - 1

— Je n’ai pas de travail pour toi, saleté de boiteux ! Que je ne te reprenne pas à mettre les pieds dans mon auberge !
Le tenancier le projeta sans cérémonie hors de l’établissement, l’envoyant rouler sur la chaussée.
Cyan se cogna contre les pavés et se retrouva le nez entre une paire de bottes en cuir. Il s’efforça de se relever le plus vite possible, en bafouillant des excuses. Inutile d’essuyer les foudres d’un passant par-dessus le marché.
Dès qu’il fut debout, il se mit en hâte sur le côté pour dégager le passage et blêmit. Ce n’était pas un homme bâti comme une armoire à glace dont il avait involontairement bloqué la route, mais un orc. Il n’était pas rare d’en croiser à Manchor, ville à la frontière entre le royaume des humains et celui des orcs et Cyan n’aurait pas dû être surpris. Il aurait juste aimé avoir de la chance, une fois dans sa vie. Il avait hélas tiré les mauvaises cartes dès la naissance avec son visage marqué et sa jambe droite trop courte par rapport à sa gauche et les choses ne s’étaient jamais vraiment arrangées depuis.
— Pardon, murmura-t-il encore à l’intention de l’orc qui était imposant, même compte tendu son espèce. Il était massif, grand et large comme le tronc d’un vieux chêne, la peau d’un vert printanier, deux dents épaisses d’une blancheur étincelante dépassant de sa bouche, ses deux oreilles pointues bien visibles dans ses cheveux d’un noir aussi brillant que ses yeux. Au lieu d’être torse nu et en pagne, il était vêtu à la manière humaine d’un pantalon marron et d’une tunique beige.
Ce n’était peut-être pas une très bonne idée de le détailler ainsi des pieds à la tête, même si l’orc avait l’air de jauger tout pareil.
Cyan piqua du nez. Sûrement, les gens avaient raison de le chasser comme un malpropre et de ne pas vouloir qu’il travaille pour eux, il n’était pas normal. Il n’aurait pas dû trouver un orc séduisant.
Les orcs n’étaient plus leurs ennemis, la guerre les opposant s’étant terminée près de 200 ans auparavant avec un double mariage entre humains et orcs de sang royal. Ces deux unions avaient été stériles et la rumeur voulait qu’elles aient été malheureuses dans les deux cas, mais la paix avait perduré. Toujours est-il que les humains et les orcs s’entendaient comme chiens et chats et se mélangeaient aussi bien que l’eau et l’huile. Chaque espèce avait l’arrogance de se croire supérieure à l’autre.

jeudi 7 novembre 2019

Bleu Ciel Océan - 56 (fin)

— C’était lui qui voulait, mais j’aurais dû refuser et ne pas le laisser non plus se substituer à moi auprès de mes petits amis.
— C’est sûr que ce n’est pas sympa pour toutes les personnes que vous avez trompés. En même temps, qui peut prétendre ne jamais faire d’erreur ?
— Ils comme elles nous confondaient. C’était dur. Parfois, même nos parents se faisaient avoir.
— C’était un jeu de jumeaux.
— Nous aurions dû arrêter en grandissant.
— Tu comptes continuer ?
— Non, bien sûr que non ! Mais j’avoue, cela me fait plaisir que tu aies compris que ce n’était pas moi.
En d’autres termes, il ne désapprouvait pas totalement la supercherie de son frère, ce qui était irritant. En même temps, c’était compréhensible.
— Si je m’étais trompé, tu m’en aurais voulu et tu aurais rompu ?
— Non !
C’était un cri du cœur. Lukas décida de ne plus s’appesantir sur le sujet.
— Les démarches pour t’installer en France progressent ?
— Lentement.
— Je vais revenir te voir avant, alors.
— Mais ton travail ?
— Je suis mon propre patron, cela a des avantages.
Lukas pouvait toujours déléguer. Il le faisait de plus en plus depuis son séjour sur l’île déserte. Quand il avait disparu, ses employés avaient bien été obligés de mener la barque sans lui et ils s’étaient bien débrouillés. Il n’était pas aussi indispensable à sa propre entreprise qu’il avait bien voulu le croire, ce qui avait de quoi rendre humble, mais le mérite de se rendre compte qu’il pouvait se consacrer davantage à sa vie personnelle.
— Je t’aime, dit Wataru en français avec chaleur, et il tendit le bras vers Lukas comme pour le toucher.
Lukas aurait pu répéter les mêmes mots en écho, mais n’en fit rien, car entre eux, tout avait commencé des gestes, alors il forma un cœur avec ses mains.
Wataru lui adressa un sourire rayonnant de bonheur.
Lukas était heureux aussi.
Ils se regardèrent en silence, les yeux dans les yeux. L’avenir qui se dessinait devant eux s’annonçait d’un bleu radieux.



                                                          FIN

mercredi 6 novembre 2019

Bleu Ciel Océan - 55

— Bonjour, dit Wataru en français avec son adorable accent.
— Bonjour. Je tiens à t’informer que j’ai eu un visiteur hier. Ton frère.
Il n’était pas question de passer sous silence la venue de Ryuu et sa supercherie. Wataru avait le droit de savoir jusqu’où son jumeau était capable d’aller pour lui. S’il avait eu un frère jumeau, il aurait détesté qu’il emprunte son identité.
Wata repassa aussitôt en japonais.
— Je sais. Wataru m’a contacté tout à l’heure. Nous nous sommes expliqués.
Wata était à priori bouleversé et son débit s’accéléra au point que Lukas ne put saisir ses propos.
Il regretta les kilomètres qui les séparaient et qui l’empêchaient de le réconforter en le serrant dans ses bras. Sur l’île, cela avait été la seule chose qu’il pouvait faire, et à présent, il n’avait plus que les mots.
Il l’interrompit :
— Je te rassure, je l’ai reconnu tout de suite.
— Pardon pour mon frère.
— Tu n’es pas responsable de ses actions.
— Je l’envie d’être avec toi.
— Il est à l’hôtel pour le moment. Moi aussi je préférerai que ce soit toi qui soit là.
— Je ne vaux pas mieux que lui, pourtant, gémit Wataru.
Lukas ravala sa protestation spontanée en le voyant se frotter les tempes avec l’énergie du désespoir.
— Pourquoi affirmes-tu cela ? lâcha-t-il.
— Je me souviens.
Le ton était amer, fatidique.
— La mémoire t’est revenue ?
Lukas n’abordait presque jamais l’amnésie de Wataru, mais cette fois, impossible de s’en empêcher.
— En quelque sorte. Cela s’est fait de façon progressive. Certaines zones restent floues.
Wata paraissait catastrophé. Pas Lukas. L’épée de Damoklès suspendue au-dessus de leurs tête était tombé et Wataru ne l’avait pas oublié.
— Et tu étais si terrible que cela avant ?
— Je me suis fait passer pour lui auprès de ses petites amies.
Ryuu l’avait déjà mis au parfum là-dessus, mais sans précision aucune.
— A sa demande ou de ta propre initiative ?
Si c’était la seconde option, Lukas était d’avis en effet que c’était terrible, mais c’était dans le passé.