mercredi 3 octobre 2018

Bienvenue à Versélia - 62

Il donna son congé au propriétaire de l’appartement qu’il louait et mit de l’ordre dans ses affaires, vendant et se débarrassant de plein de choses. Il comptait juste louer un box pour stocker sa voiture et quelques objets personnels.
Une part de lui-même se jugeait ridicule, une autre songeait que même s’il ne retrouverait pas le chemin de Versélia, il continuerait à se demander toute sa vie ou pas s’il avait tout fabriqué de toutes pièces ou pas, mais ultimement, il espérait que son expédition aboutirait.
Avant de partir, il rendit visite à ses parents. Que ce soit temporaire ou définitif, il ne voulait pas qu’ils se quittent en mauvais terme.
— Je vais voyager quelques temps, déclara-t-il quelques minutes après qu’ils l’eurent accueilli.
— Quoi ? Mais tu devrais être en train de chercher un nouveau poste ! s’insurgea son père.
— Depuis que tu t’es perdu dans ce bois, tu n’es plus le même, murmura sa mère.
— C’est vrai et pour me retrouver, j’ai besoin de m’absenter.
— Ce n’est pas raisonnable, clama son père.
— Tu es sûr que c’est la solution ? demanda sa mère.
Grégoire opina.
— Je suis désolé de ne pas être en mesure de répondre à vos attentes, mais j’ai besoin de changer d’air.
Sa contrition évidente apaisa ses parents.
— Tu as toujours été un enfant si sage jusque là, presque parfait, dit sa mère avec tendresse.
— Ma foi, tu es bien assez âgé pour décider ce qui est le mieux pour toi, bougonna son père.
Grégoire sourit à ses parents et profita du reste de l’après-midi en leur compagnie, les écoutant avec attention, conscient qu’il n’était peut-être pas près de les revoir.
Il prit un taxi pour le déposer sur le bas-côté de la fameuse route serpentante où sa voiture avait calée.
Le chauffeur le regarda comme s’il doutait de sa sanité, car c’était basiquement au milieu de nulle part.
Honnêtement, Grégoire se posait lui-même des questions sur son état mental, mais il fallait qu’il essaye, car c’était la seule possibilité de confirmer l’existence de Versélia.
S’il échouait, il vivrait toujours dans le doute, mais au moins peut-être réussirait-il à aller de l’avant, à ne plus sans cesser rêver au Gardien, à s’interroger sur les ravages de la maladie… Un médicament avait-il été mis au point ? Sergeï avait-il capturé le coupable ?

mardi 2 octobre 2018

Bienvenue à Versélia - 61

A défaut d’un arbre parlant et se transformant en homme, peut-être y en avait-il un qui lui avait servi de refuge quand il s’était égaré. Grégoire caressait l’idée de retourner dans les bois pour le trouver, sans oser. Il ne voulait pas risquer de se perdre à nouveau et d’inquiéter encore ses proches. Hélas, il ne parvenait pas pour autant à vivre comme avant, et se sentait prisonnier des contingences matérielles.
Il en vint à la conclusion que vrai ou pas – ce qu’il n’avait aucun moyen de vérifier – Versélia l’avait changé. Il était toujours attaché aux règles, mais il se rendait compte désormais de leur relativité. 
Il posa sa démission dans le but de se reconvertir dans le métier de médiateur. Certaines personnes de son entreprise tentèrent de l’en dissuader, puis l’acceptèrent : c’était sa vie.
Ses parents furent très déçus quand il leur annonça, surtout en apprenant qu’il n’avait pas d’autre poste en vue.
Il eut beau leur faire valoir qu’il avait trois mois avant d’être sans emploi, ils n’approuvèrent pas. Ils critiquèrent également sa décision de changer de carrière. C’était son premier vrai conflit avec ses parents.
Grégoire préféra ne pas l’aggraver en partageant avec eux sa bisexualité, mais se mit à fréquenter quelques bars gays où il put confirmer son attirance pour les hommes sans pour autant agir dessus. Aucun ne lui plaisait au point de vouloir franchir le pas. Par rapport avec le Gardien, ils étaient tous terriblement banals.
Quelques types flirtèrent avec lui, mais rien à faire, impossible d’oublier sa connexion avec le grand arbre de Versélia. Même en se répétant qu’il avait sûrement tout inventé, dans un coin de sa tête, il y avait toujours ce fameux « et si ce n’était pas le cas. »
Il comprit à quel point il n’arrivait pas à aller de l’avant quand il se retrouva à aborder un jeune homme pour la seule raison qu’il avait les cheveux verts, ce qui n’était rien d’autre qu’une teinture et évidemment, le jeune n’avait rien d’autre en commun avec le Gardien.
Il cessa aussitôt de sortir le soir et peu après ses efforts pour devenir médiateur. Ses tentatives pour mettre Versélia derrière lui ne fonctionnant pas, il ne lui restait plus qu’à tenter d’y retourner.
S’il avait déliré, il serait bon pour une inutile marche dans la forêt, mais cette fois, il serait équipé : tenue et chaussures adaptées, sac à dos rempli de provisions, boussole et carte.

lundi 1 octobre 2018

Bienvenue à Versélia - 60

Certaines de ses relations se montraient pleine de sollicitude, d’autres faisaient au contraire preuve d’une curiosité malsaine. D’autres encore ne savaient plus trop sur quel pied danser avec lui. Grégoire était inconfortable avec tous, y compris ses propres parents.
Prétendre avoir oublié lui pesait, mais il ne voulait pas parler de Versélia. C’était son jardin secret. Soit il avait tout inventé et le mentionner ne ferait qu’entraîner d’inutiles consultations médicales, soit c’était vrai et dans ce cas, c’était trop délirant pour que quiconque y adhère.
Lui avait envie d’y croire, car il ne voyait pas pourquoi il aurait imaginé survivre à une lapidation et à un incendie pour effacer d’autres événements traumatisants. Mais en même temps, toutes les créatures qu’il avait rencontré semblaient toutes droit sorties de contes de fée. Par ailleurs, le temps de sa disparation et celui passé à Versélia était différent et son ultime souvenir – nu sous la couverture après avoir fait l’amour – ne collait pas avec son réveil en costume.
Il avait tourné et retourné dans sa tête le problème, cherchant sans fin à démêler le vrai du faux, le réel de l’imaginaire. La lapidation et le feu pouvaient très bien refléter une partie de ce qui lui était vraiment arrivé et peut-être que ce qu’il avait imaginé vivre à Versélia n’était qu’un message de son inconscient pour l’inciter à changer de travail et à assumer sa bisexualité. Il n’était pas forcément souhaitable de découvrir ce qu'il avait véritablement vécu.
Mais il y avait toujours la possibilité que sa mémoire ne le trompe pas.  Après tout, le temps pouvait très bien s’écouler différemment à Versélia et quelqu’un avait très bien pu récupérer son costume et ses chaussures et les lui enfiler. Il ne pouvait toutefois s’expliquer les motivations de l’individu en question.
C’était si étrange qu’il se soit réveillé dans son monde juste après que sa discussion avec Neegr lui ait permis de comprendre qu’il voulait rester avec le Gardien. C’était si douloureux de se dire que l’homme-arbre et le nymphe n’étaient peut-être que des produits de son imagination.
Chaque nuit, il rêvait du Gardien, de sa chevelure verte broussailleuse, sa peau craquelée, sa voix grave et profonde, ses bras solides autour de lui. Il lui semblait qu’il l’appelait. Il dormait mal. Il avait été obligé de déserter son lit et son trop moelleux matelas pour camper sur le sol, mais même ainsi, il n’était pas bien. Il lui manquait la protection du grand arbre.