mardi 5 avril 2016

Cœur de fantôme - 23

Zack changea de stratégie.
— Tu fais quoi comme boulot ?
— Plongeur dans un restaurant.
Dans ses conditions, sans être proscrit, l'inviter à manger quelque part n'était pas une excellente idée.
— Ça te dirait qu'on aille au cinéma prochainement ?
— Pourquoi ?
Décidément, ça s'annonçait difficile...
— Pour le plaisir de passer un moment ensemble.
— Je suis en couple avec Kazuya.
— Ça ne t'empêche pas d'avoir des amis, répliqua Zack, tout en se disant que se positionner comme un ami n'augurait rien de bon pour le but qu'il visait.
Nino resta sur la défensive.
— C'est vrai, mais je n'ai pas l'impression que c'est ce que tu cherches.
— Peut-être. Mais tu es conscient que toi et ton fantôme vous n'avez pas d'avenir ?
Il s'engageait sur un terrain dangereux et évidemment Nino réagit mal.
— Ce ne sont pas tes oignons. Nous sommes très heureux...
— Mais pour combien de temps ?
Nino parut soudain infiniment triste et Zack s'en voulut. Alors qu'il cherchait à le conquérir, quitte à se positionner en confident, Nino ne lui laissant aucune ouverture, il se retrouvait à se disputer avec lui et à lui causer du chagrin.
Il reprit :
— Écoute, je veux simplement en savoir plus sur toi et qu'on passe du temps ensemble, il est inutile qu'on commence par les trucs qui fâchent, même si j'ai du mal à comprendre à comment tu as pu te mettre en couple avec un fantôme alors que ces derniers t'en font voir de toutes les couleurs.
— Kazuya est très gentil. Il m'a permis de retrouver une vie normale.
Gentil n'était pas l'adjectif que Zack aurait associé au fantôme. Normal n'était pas non plus adapté à Nino qui squattait une maison délabrée et avait une relation amoureuse avec un type décédé depuis sept cent ans... Zack ne releva toutefois pas. Nino se détendait enfin.
— A quand remonte ta première possession ? 
— Ça t'intéresse vraiment ?
Il était vraiment soupçonneux.
— Mais oui...
— Et pas juste parce que tu veux coucher avec moi ?
Avait-il vécu quelque chose dans ce goût-là par le passé ? Kazuya devait le savoir. Le fantôme avait au moins vingt longueurs d'avance sur lui.
— Déjà fait, même si tu n'étais pas toi-même.
— Exact, répondit Nino avant de bailler.
Il était fatigué, réalisa Zack. Lui aussi, d'ailleurs. Il était près de vingt-trois heures.
— Il ne faudrait pas que je t'empêche de dormir, surtout que je bosse demain.
— Dans un centre sportif, c'est ça ?
Qu'il n'ait pas oublié ce détail appris quand il était possédé était un signe positif.
— Oui. On pourrait se retrouver dans les jours qui viennent ici, chez moi, à l'extérieur, ce qui t'arrange.
Il ne pouvait pas être plus accommodant. 

Nino, après réflexion, accepta et ils se mirent d'accord pour lundi soir, Nino ne travaillant pas, chez Zack où ils seraient confortablement installés et pourraient parler en toute liberté de fantômes.
— C'est moi qui ferais la vaisselle, promit Zack comme si c'était pour cela que Nino était réticent à venir manger chez lui et non parce qu'ils seraient en tête-à-tête.
Le jeune homme eut un rire mélodieux. Le cœur de Zack rata un battement. Il était définitivement amoureux.

lundi 4 avril 2016

Cœur de fantôme - 22

— Vous lui évitez d'être possédé par les autres, mais vous, vous entrez en lui quand cela vous chante.
— Comme il m'accueille en lui de son plein gré, cela n'a rien de douloureux.
La similitude avec l'acte sexuel frappa Zack. Il signifia toutefois qu'il n'était pas convaincu par un petit grognement dubitatif.
— Je ne peux te prouver que c'est vrai à moins que tu ne m'autorises à te posséder, décréta Kazuya.
— C'est non ! s'exclama Zack avec virulence.
— Je m'en doutais.
Zack ne fit rien pour relancer la conversation. Il avait encore des tonnes de questions, mais il ne souhaitait pas que le fantôme lui reproche une fois de plus sa curiosité pourtant légitime.
Il entendit le tic tac du réveil posé sur une petite table de bois mangée aux mites.
Quelques minutes s'égrenèrent sans que rien ne bouge si ce n'est les aiguilles dans le cadran.
— Je serai dans la bibliothèque si tu me cherches, annonça Kazuya avant de traverser le mur derrière le lit.
Zack resta un moment à se tourner les pouces, ce qu'il détestait. Il aurait presque eu meilleur compte à rentrer et revenir.
Il finit par entreprendre d'allumer le feu dans la cheminée, jugeant que ce serait plus sympathique si Nino trouvait une chambre chaude à son retour. Il était rompu à l'exercice ayant eu l'occasion de le faire de nombreuses fois dans la maison de vacances de ses parents à la montagne. Une boule de papier journal, quelques brindilles, une allumette, une buche  et le tour était joué. Bientôt le feu flamba.
Il contempla les flammes dansantes avec satisfaction. De lugubre, l'atmosphère devenait presque romantique. Il ne manquait plus que quelques couvertures devant la cheminée. Il n'avait aucune peine à s'imaginer enroulé dedans, Nino niché dans ses bras. Kazuya faisait hélas tache dans le tableau.
Une porte claqua au loin. Nino à ne pas en douter. Zack faillit descendre, mais y renonça, craignant que Kazuya ne soit allé accueillir le jeune homme. Il n'avait aucune envie de les voir ensemble.
Il attendit encore un peu et Nino poussa la porte, ses cheveux bruns décoiffés, vêtu de la même façon que la veille  - veste ajustée et jeans moulant.
— Bonsoir. Kazuya m'a informé de ta visite.
Zack se félicita de ne pas avoir bougé. Il le salua et lui adressa un sourire engageant.
— Si tu te sens encore coupable pour ce qui s'est passé entre nous, il ne faut pas.
Zack espérait surtout que cela se reproduirait avec un Nino pleinement consentant sans qu'aucun fantôme ne soit impliqué.
Il remarqua que le brun gardait ses distances.
— Tu dis ça, mais tu ne veux pas m'approcher.
Nino fit aussitôt un pas dans sa direction, puis s'arrêta. Il y avait presque encore un mètre entre eux.
— Tu veux quoi alors ? demanda-t-il avec une pointe d'agressivité.
— Discuter. Ça ne doit pas être facile pour toi toutes ses possessions, sûrement tu as besoin d'en parler...
Nino secoua la tête.

vendredi 1 avril 2016

Cœur de fantôme - 21

— Quand Nino sera-t-il de retour ?
— D'ici deux bonnes heures. Tu peux l'attendre ici.
Cette voix qui sortait du néant était perturbante.
— Pourquoi restez-vous caché ?
— Pour quelle raison me donnerai-je la peine d'être visible ?
— C'est plus poli.
Un grand rire franc retentit. Zack faillit rire également. Discuter bonnes manières avec un fantôme, c'était n'importe quoi ! Il opta à la place pour un silence digne qu'il brisa lui-même quelques minutes plus tard. Il n'avait rien à faire pour s'occuper jusqu'à ce que Nino arrive. Sans compter que c'était inconfortable de savoir que le fantôme était là sans qu'il puisse pour autant le voir.
— Pouvez-vous me parler de Nino ?
— Ce n'est pas à moi de le faire. Ne compte pas que je t'aide dans ton entreprise de séduction.
Cela n'avait jamais été l'intention de Zack. Kazuya avait le don de l'irriter. Il se mit à arpenter la pièce pour se calmer. Un frisson de froid le parcourut. Il pouvait être imputable à l'absence de chauffage - la cheminée était éteinte et le radiateur hors d'usage – ou à une « collision » avec le fantôme.
Il s'arrêta et tenta une nouvelle question :
— Pouvez-vous au moins me raconter comment vous vous êtes rencontrés et mis ensemble ?
— Toujours aussi curieux...
— Si j'ai bien compris, en me possédant, vous, vous savez tout de moi, se défendit Zack.
Kazuya se matérialisa brusquement, flottant juste au-dessus du lit de Nino en position assisse.
Zack respira tout de suite mieux. C'était plus confortable ainsi. Et dans son genre, il n'était pas vilain à regarder.
— C'est vrai. Aucun de tes amours et aucune de tes coucheries ne m'a échappé C'est dommage que tu n'aies pas réussi à lui avouer tes sentiments.
« Lui » c'était Quentin, un ami qu'il avait volontairement perdu de vue car il était trop douloureux de l'aimer sans espoir de retour. C'était cependant de l'histoire ancienne, sept ans s'étaient écoulés depuis. La seconde fois qu'un homme avait fait battre son cœur, il s'était confessé, mais cela n'avait pas abouti pour autant.
Zack s'ébroua. Ressasser le passé était vain.
Kazuya fit mine de tapoter la couette.
— Vous rêvez... Je ne vais pas m'asseoir à côté de vous !
— A ta guise, si tu préfères rester debout pour écouter... Nino s'est réfugié ici, dans cette maison abandonnée, ne sachant où aller. Le pauvre enchaînait les possessions depuis le réveil de sa vue paranormale, lors de son seizième anniversaire. Il a cru que je squattais les lieux et je me suis amusé à faire semblant d'être vivant jusqu'à ce qu'il comprenne que j'étais un fantôme. Il m'a défié de le posséder pour me libérer du poids de mes regrets ou de ma colère et je l'ai pris au mot. Après avoir découvert les épreuves qu'il avait traversé, j'ai choisi de l'aider en lui montrant comment protéger son intimité en cas de possession et en mettant au point un talisman. Il me plaisait. La réciproque était vraie. Je lui ai permis de lire en moi et nous nous sommes mis en couple, il y a un peu plus d'un an de cela.
Présenter comme ça, le phénomène de possession était positif, c'était une façon de connaître tout de l'autre : son passé, ses sentiments... Mais Zack savait à quoi s'en tenir : c'était d'une grande violence. De Kazuya, il n'avait pratiquement rien appris par ce biais alors que le fantôme n'avait rien manqué des épisodes les moins glorieux de sa vie.
Pour la première fois, Zack se demanda ce que Kazuya pensait de lui, puis décida qu'il s'en moquait. Seul Nino lui importait. Le fantôme n'était qu'une gêne.