mercredi 3 février 2016

Contes modernes - 209

— Merci, dit-il. Et sinon, que fais-tu de tes journées ?
— A part prendre soin de mes cheveux ? Je peins, je chante, je brode et je regarde par la fenêtre.
C'étaient des activités de jeune fille et surtout digne d'une autre époque. Mael ne voulut pas le vexer en lui faisant remarquer.
— Tu n'aimes pas lire ou regarder des films ?
— Livres ? Films ? Qu'est-ce que c'est ?
Mael en resta pantois. Non, il se moquait de lui. Ce n'était pas possible qu'il ne connaisse pas des choses pareilles.
— Tu plaisantes ?
— Non, vraiment, je ne sais pas.
Ce n'était pas simple d'expliquer des choses aussi communes, mais Mael s'y efforca malgré tout. Il en ressortit que Ray ne savait pas lire et n'avait jamais vu une télévision de sa vie. Le seul spectacle auquel il avait le droit, c'était celui de la rue qu'il apercevait de la fenêtre du septième étage.
C'était plus qu'étrange. D'ailleurs, tout l'était de la longue tresse à l'appartement presque caché auquel on ne pouvait accéder que par un vieil escalier en passant par l'enfermement du jeune homme et ses loisirs datés... Il ne semblait pourtant ni fou ni idiot et n'était apparemment pas séquestré contre son gré.
— Tu n'as jamais envie d'aller te promener ?
— Maman ne veut pas. C'est mauvais pour moi. Cela confirmait la théorie de la maladie. Mael se rappelait que dans un film réaliste dans lequel il avait joué, une petite fille était obligée de vivre en milieu stérile et tous ceux qui voulaient la voir devaient se désinfecter et se vêtir en conséquence.
Il n'osa cependant pas poser la question à Ray. C'était délicat.
Il en était là de ses réflexions, hésitant malgré tout à demander, quand la sonnerie de son mobile retentit. C'était la musique qu'il avait attribué à son agent, Gérard.
— Désolé. Je dois prendre la communication, s'excusa Mael auprès de Ray.
— Où es-tu ? Tu as oublié l'interview que tu es supposé donner au magazine Fanado ?
C'était en effet complètement sorti de la tête de Mael. Même s'il était entre deux films, et par conséquent plus libre qu'en période de tournage, il y avait la promotion à assurer.
— Pardon, j'arrive.
— Écoute, je suis en voiture. Je viens te chercher.
Mael lui assura qu'il pouvait le rejoindre, mais finalement lui donna l'adresse. Au bout du compte, il ne parvenait jamais à avoir le dernier mot avec son agent.
— Je vais devoir y aller, annonça-t-il à Ray.
— Vous reviendrez ?
Mael sourit. Le jeune homme l'avait devancé, car il allait justement le lui promettre.
— Bien sûr.

mardi 2 février 2016

Contes modernes - 208

— Et tu n'es pas autorisé non plus à parler aux inconnus, si ? laissa-t-il échapper.
— C'est vrai, je ne devrais pas discuter avec vous... soupira la voix.
— Bah, tu ne risques rien du moment que tu ne m'ouvres pas, répliqua précipitamment Mael qui souhaitait poursuivre la conversation et craignait d'avoir bêtement dissuadé la personne derrière la porte de le faire.
— Je voudrais que je ne pourrais pas. Il n'y a que maman qui ait la clef.
Enfermer son enfant n'était pas totalement incongru, mais c'était tout de même dangereux si un incendie se déclenchait...
— Quel âge as-tu ?
— Vingt-trois.
C'était bien trop vieux pour être interdit de sortie et gardé sous clef.
Mael rationalisa : il y avait des cas de figure qui pouvait expliquer cette bizarrerie. Par exemple si c'était un handicapé mental... La voix lui semblait intelligente, mais en même temps, jusque là, ils n'avaient abordé aucun sujet compliqué.
Mael ne chercha pas à vérifier son hypothèse immédiatement. Au fond, cela n'avait pas d'importance. Le seul truc qui l'embêtait dans l'affaire, c'est qu'il ne pourrait voir « la tresse » et la personne qui était au bout.
Mael savait qu'il aurait mieux fait de s'en tenir là, mais il reprit :
— Et tu ne t'ennuies pas enfermé dans cet appartement ?
— Maman m'a dit et répété que le monde extérieur était laid et dangereux.
— Certes, mais il n'est pas que cela, riposta Mael, notant que sa question avait été esquivée.
Assurément, cela ne devait pas être drôle tous les jours de rester entre quatre murs.
La voix ne réagit pas. Mael enchaîna :
— Tu t'appelles comment ?
— Ray.
C'était un prénom de garçon. Contre toute probabilité, les hommes étant plus du genre à fantasmer sur les chevelures qu'à en posséder, le propriétaire de la tresse était de sexe masculin.
— Et vous ?
C'était la première manifestation de curiosité de son interlocuteur à son égard.
— Mael, répondit-il.
Il faillit ajouter qu'il l'avait peut-être déjà vu à la télé, mais se retint : l'anonymat était confortable.
— Et vous avez quel âge ?
— Trente-deux.
Il y eut un silence. Mael chercha à relancer la conversation :
— Tu possèdes une très jolie voix, déclara-t-il.
Il le pensait et espérait fort que cela motiverait Ray à reprendre la parole.
— La vôtre aussi est belle.
Mael était habitué à ce qu'on le complimente sur ses yeux bleus, ses cheveux noirs, son corps musclé, son jeu d'acteur... Il fut cependant touché par ces mots simples et directs : il n'y avait aucun calcul là-dedans, aucun désir de profiter de sa notoriété puisque Ray ignorait que Mael était un acteur en vogue.

lundi 1 février 2016

Contes modernes - 207

Il tenta finalement sa chance. Une femme entre deux âges, aux mèches mi-longues emmêlées et à  l'air fatigué vint lui ouvrir.
Mael, d'instinct, sut qu'il s'était trompé. Le ou la propriétaire de la tresse qu'elle soit vraie ou fausse ne pouvait pas prendre aussi peu soin de ses cheveux.
— Désolé, c'est une erreur, dit-il de suite, sans même prendre la peine de l'interroger sur la tresse.
Elle fronça les sourcils, mécontente sans doute de s'être dérangée pour rien. Il s'excusa encore. Elle referma.
Il fit un second essai. Il ne se passa rien après qu'il eut pressé la sonnette et il se demanda s'il n'y avait personne, mais il insista et toqua. Il se sentait bête, mais sa curiosité était plus forte.
Il était sur le point de faire volte-face pour le troisième appartement de l'étage quand, derrière le battant, une jolie petite voix flûtée retentit :
— C'est pour quoi ?
Mael mentit.
— C'est pour un sondage.
— Un sondage ? répéta la voix de façon hésitante.
C'était difficile de déterminer le sexe ou l'âge de la personne avec laquelle il parlait, cependant, le fait qu'elle ne se montre pas avait un côté mystérieux qui collait bien avec l'immense tresse.
— Oui, sur les cheveux.
Il regretta sa déclaration à peine l'eut-il faite. Il aurait pu trouver mieux qu'un sondage bidon, mais après tout, il était acteur, pas scénariste. Il apprenait ses dialogues, il ne les inventait pas. Il fit machine-arrière. Le plus simple était encore de se montrer honnête.
— En fait, j'ai vu pendre une longue tresse sur la façade de l'immeuble et ça me travaille. J'aurais voulu savoir si c'était des vrais ou des faux...
Cela ne le regardait pas et la mystérieuse personne derrière la porte pouvait très bien l'envoyer promener.
Après un silence, la réponse arriva néanmoins :
— Ce sont les miens.
— Ils sont sacrément longs. Ça doit être du boulot de les entretenir.
— Cela m'occupe, rétorqua la voix.
— Vu la longueur, cela ne vous empêche pas plutôt de sortir ?
— Maman ne veut toute façon pas.
La réponse laissa Mael perplexe. Il fallait de nombreuses années pour que les cheveux poussent et puis les enfants étaient autorisés à aller dehors pour peu d'être accompagnés... A moins bien sûr qu'ils ne soient malades. C'était tout de même une étrangeté supplémentaire. Au lieu de s'éclaircir, le mystère s'épaississait.