mardi 17 mars 2015

Contes modernes - 12

— Merci beaucoup de me recevoir.
— Mais de rien, monsieur Sanders, même si j'avoue ne pas bien comprendre ni le but de votre visite ni votre lien avec Dillon, répondit Vivianne.
— Je viens de le rencontrer ce matin. Sans doute allez-vous trouver que je me mêle ce qui ne me regarde pas, mais nous avons un peu parlé lui et moi et...
Vivianne le coupa :
— Je ne sais pas ce qu'il vous a raconté, mais je ne l'ai mis à la porte sans ressources ! Je suis une bonne chrétienne ! Vous a-t-il seulement dit dans quelle situation je l'ai surpris, en train de se sodomiser avec une carotte au beau milieu du salon ?
Dillon aurait voulu mourir. La honte, ce n'était pas grand chose par rapport au froid et à la faim, mais c'était douloureux aussi. Même si Vic Sanders avait laissé entendre qu'il était gay, cela ne voulait pas dire qu'il allait trouver cela formidable de se masturber avec des légumes, surtout que Vivianne avait présenté les choses de la façon la pire possible. Dillon croisa le regard bleu lumineux de Vic Sanders, plein de reproches lui sembla-t-il, et se plongea aussitôt dans la contemplation de ses chaussures à bordures fourrées trouvées dans les poubelles.
— Il y a de quoi être choqué, en effet, et il ne m'avait pas précisé avoir reçu quoi que ce soit de votre part, répondit Vic Sanders.
La gorge de Dillon se serra. Il n'aurait pas dû le suivre et croire aux miracles. Il recula d'un pas.  

Vivianne fit un laïus contre les homosexuels. Vic Sanders l'écouta, puis déclara :
— Tout de même, c'est de votre beau fils dont il s'agit. Vous avez le droit de ne pas apprécier, de refuser qu'il fasse quoi que ce soit de sexuel sous votre toit, mais vous pourriez lui laisser le temps de quitter le nid familial correctement.
Vivianne mentionna à nouveau la carotte et son choc. Dillon se demanda pourquoi il restait là, à subir ça, mais il le savait très bien : Vic Sanders. L'homme le fascinait de plus en plus. Ce n'était pas tant son physique, même s'il avait un sourire séduisant, que sa façon d'être.
— Et si vous l'aviez retrouvé en train de baiser une citrouille, ça aurait été pareil ou mieux ?
Dillon n'en crut pas ses oreilles. Vivianne parut suffoquée et Vic Sanders en profita pour continuer : d'abord, il s'excusa de sa grossièreté, puis cita un passage de la Bible sur le pardon et enfin suggéra à Vivianne d'accueillir à nouveau Dillon sous son toit.
Comme Vivianne gardait le silence, Vic Sanders reprit, après un regard à sa montre :
— Bien sûr, ce n'est pas facile pour vous, mais cela ne l'est pas non plus pour lui. Mais pourquoi ne pas lui donner une autre chance ? Si vous le souhaitez, nous pourrions encore en discuter plus tard, mais il va falloir que j'aille à mon travail... ce qui me fait penser que je ne vous ai pas donné ma carte.
Il la sortit de la poche de sa veste et la tendit à Vivianne qui la prit et se fit soudainement plus aimable :
— Vous savez, je suis contente que vous l'ayez ramené, car je regrettais de m'être laissée guider par mon indignation première.
— Vraiment ? Tout est bien qui finit bien alors.
— Parfaitement, et d'ailleurs monsieur Sanders, pour vous remercier, je souhaiterai vous inviter à dîner le week-end prochain. Seriez-vous libre?
— Ce n'est pas nécessaire...
— J'insiste. Vous nous feriez plaisir, n'est-ce pas Dillon ?
Le jeune homme acquiesça, même si l'attitude mielleuse de Vivianne ne lui disait rien qui vaille.  Il voulait revoir Vic.
— Je suis pris la semaine prochaine...
— Dimanche dans quinze jours, alors ?
— C'est entendu. Je dois vous laisser à présent.

lundi 16 mars 2015

Contes modernes - 11

Il y eut un silence, puis Vic Sanders lui demanda son âge, s'il avait des frères et sœurs, depuis combien de temps il vivait avec sa belle-mère, ses études... Dillon répondit du mieux qu'il put aux questions, sans en poser en retour. Il éprouvait pourtant de la curiosité envers Vic Sanders, mais ne se sentait pas en position de l'interroger.
Quand le taxi arriva, le chauffeur se montra réticent à ce que Dillon monte dans sa voiture, mais Vic Sanders le convainquit en lui donnant d'office de quoi nettoyer les sièges arrières de son véhicule.
Dillon était affreusement gêné, mais il pouvait rien faire. Il n'aimait pas la crasse, mais ce n'était pas comme s'il avait pu s'offrir le plaisir d'une douche chaude ces derniers mois et il n'avait pas non plus les moyens de rembourser Vic Sanders.
Durant le trajet, ce dernier continua à chercher à en apprendre plus sur la famille de Dillon qui parla de Violetta et Virginia, les deux filles de Vivianne. La ressemblance des prénoms amusa Vic.
— Et avec moi, te voilà en présence d'un nouveau « Vi. »
Dillon hocha la tête. C'était si étrange que quelqu'un s'intéresse à lui.
Le taxi les arrêta au pied de l'immeuble. Vic Sanders descendit et paya tandis que Dillon sortait à son tour. Il avait comme un nœud dans l'estomac et une furieuse envie de faire demi-tour. Une petite voix en lui lui murmurait que cela ne pouvait pas bien se passer. Cependant Vic Sanders l'enjoignit à lui montrer le chemin et Dillon obéit. Vivianne risquait de refaire une scène. Insulterait-elle Vic Sanders ? Dillon suggéra qu'ils prennent l'escalier plutôt que l'ascenseur, histoire de retarder la confrontation. Vic Sanders ne discuta pas, mais  grimpa les marches quatre à quatre et incita Dillon à se dépêcher.
A la porte de l'appartement, Vic Sanders sonna  sans hésiter. Il respirait l'assurance et la classe. Vivianne ouvrit, habillée avec élégance, mais un peu échevelée.
— Vous avez oublié quelque chose, les filles ? Oh, pardon, monsieur, ajouta-t-elle avant de voir Dillon et de se crisper.
Vic lui adressa un beau sourire, se présenta et demanda à entrer pour lui parler au sujet de Dillon. Le jeune homme s'attendait à ce qu'elle refuse aussi sec, mais après avoir jaugé Vic Sanders du regard, elle l'invita à venir s'asseoir dans le salon, s'excusant du désordre. Elle n'adressa en revanche pas un mot à Dillon qui resta sur le seuil, indécis. Vic Sanders qui l'avait déjà franchi lui fit signe de la main et Dillon mit timidement un pied à l'intérieur, puis deux avant de refermer la porte. Vivianne, sans se préoccuper de lui, était en effet déjà partie dans le salon qui était dans un état indescriptible : des vêtements sales traînaient par terre, des miettes constellaient la moquette, la corbeille à papier débordait.
Le canapé avait changé. Il était désormais noir, étroit et petit. Vivianne le dégagea prestement en ôtant une pile de magazines et deux robes de chambre qui avaient été négligemment jetées dessus.
Vic s'installa, Vivianne fit de même. Dillon resta debout. Il n'était pas à son aise, pas du tout.

lundi 2 mars 2015

Contes modernes - 10

Il le regarda s'approcher de lui, halluciné. L'homme brun, dans la trentaine, le nez aristocratique, arrivé devant Dillon, posa à terre la chaussure bordée de fourrure et déclara avec un éblouissant sourire :
— Je crois que c'est à toi. Coup de chance pour toi elle n'a pas souffert du passage des voitures. Elle a dû passer entre les roues.
— Merci, murmura Dillon, en tentant de remettre le pied dedans, sans se baisser, se refusant à quitter l'inconnu des yeux.
L'homme s'agenouilla et l'aida avant de se redresser.
— Elle est un peu grande, non ?
Dillon hocha la tête, incapable de prononcer un mot. C'était tellement incongru que cet homme élégant se soit donné la peine de récupérer sa chaussure, de la lui ramener et de mettre un genou sur le trottoir dans son élégant costume pour le lui enfiler.
— Pardonne-moi ma curiosité déplacée, mais pourquoi tu es à la rue ?
Dillon garda le silence. L'homme ne bougea pas, le fixant de ses yeux bleus brillants.
Dillon, n'ayant de toute façon rien à perdre, répondit finalement sans entrer dans les détails :
— Je suis gay.
— Une médiation extérieure pourrait donc peut-être arranger les choses.
— Mon père n'en a jamais rien eu à faire de moi et ma belle-mère ne veut plus me voir.
— Admettons que tu aies raison. Cela te dérangerait que je t'accompagne et que je leur parle ?
— Mais pourquoi feriez-vous cela ? demanda Dillon, ne pouvant s'empêcher de songer que l'homme en face de lui était fou.
Non seulement il avait ramassé sa chaussure, mais il ne s'était pas contenté de lui rendre, non, il avait touché sa cheville pour lui remettre le pied dedans et engagé la conversation avec lui.
— Quand j'étais adolescent et que j'ai annoncé à mes parents mes préférences sexuelles, cela a mal tourné et je suis parti en claquant la porte, assurant que je saurais m'en sortir seul. En fait de débrouillardise, je me suis assez vite réfugié chez mon oncle maternel auxquels mes parents avaient toujours reproché ses mœurs libres. Il est bi. Eh bien, mon oncle m'a ramené au bout de quelques jours et nous a obligé à discuter calmement, ce qui a permis de tout dénouer. Je lui en suis éternellement reconnaissant. Depuis quand tu es dehors ?
— J'ai été mis à la porte il y a soixante-huit jours. J'ai essayé une fois de rentrer, mais...
— Ça n'a pas marché, termina pour lui l'homme. Allons-y !
— Maintenant ?
— C'est la bonne heure, tu ne crois pas ? Le matin, tôt. Ils ne sont peut-être pas encore partis travailler.
— Mon père doit être en déplacement.
— Et ta belle-mère ?
— Elle a un job à temps partiel.
L'homme sortit de la poche de son costume un mobile et appela un taxi.
Dillon ne savait trop comment réagir. L'inconnu avait tout décidé tout seul et lui se faisait entraîner presque malgré lui. La rencontre avait un côté trop beau pour être vraie, pile au moment où il était au bout du rouleau, ses derniers sous en poche.
— Et si elle ne veut rien entendre ? avança-t-il.
L'homme haussa les épaules.
— Il ne faut pas partir perdant comme ça. C'est le meilleur moyen d'arriver nulle part.
Dillon se tut, n'osant plus rien dire. Même si cela n'aboutissait à rien, c'était agréable que quelqu'un se soucie de son sort, même pour quelques minutes...
— Au fait, je m'appelle Vic Sanders et toi ?
— Dillon Grisan.
— Enchanté.


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PAUSE : Je suis malade... j'avais par ailleurs prévu de faire prochainement la pause.  
Retour le 16 mars pour la suite des Contes modernes.