vendredi 3 mai 2013

A travers les âges - 98

– Il ne me manque plus que les souvenirs d'une vie antérieure, je crois... avança-t-il.
Noah détourna le regard et lui lâcha la main.
– Peut-être plus. Tu as sans doute vécu des choses sans moi.
– Tu avais promis de me raconter... insista Dake.
– Une seule phrase t'a suffit pour que notre rencontre durant la Révolution Française te revienne. Quand j'y songe, j'aurais pu me taire les autres fois...
– Non, ce n'est pas vrai. Je t'entends quand même, même si ce n'est pas de façon consciente... C'est bizarre... N'empêche que la première fois, j'ai remarqué que votre... ta version de l'histoire et mes souvenirs différaient. Cela me permet de connaître ton points de vue sur les événements.
– Conclusion, je ne peux pas te mentir et tu ne lâcheras pas l'affaire, n'est-ce pas ? Tout au plus, je repousserai le moment...                                                   
– Oui, le coupa l'adolescent.
Noah prit une grande inspiration et lança :
– Nous étions frères.
Dake ouvrit de grands yeux effarés. Ce n'était pas possible.
– De façon figuré ? Nous n'étions pas liés par le sang quand même ?!
Noah ne dit rien, ce qui était une réponse en soi. C'était incestueux et répugnant, surtout quand Dake pensait au frère de M.Toukka qu'il avait croisé à peine une heure plus tôt... à moitié dévêtu.
– Nous sommes restés de simples frères. Enfin, toi. J'avais du mal à t'aimer autrement., précisa Noah.
Qu'ils n'aient rien fait de sexuel n'empêchait pas Dake de trouver cela malsain et d'être perturbé en repensant à Tim.
– Pourquoi vous étiez déshabillés, ton frère et toi ?
Noah sembla se demander ce que la question venait faire dans leur conversation, puis il parut suffoqué par l'insinuation.
– Qu'est-ce que tu vas t'imaginer !? Je me lave le soir, et je sortais de la douche. Quant à Tim, il avait tâché sa chemise en mangeant, mais avait repoussé le moment de se changer. Je suis peut-être romantique et vieux-jeu, mais c'est avec la personne que j'aime que je veux m'unir et trouver le plaisir. J'attendais de te rencontrer !
L'implication de cette dernière phrase fit perdre momentanément de vue cette histoire d'amour entre frères d'une même famille. Son professeur était puceau, comme lui !
– Dans les autres vies, aussi ?
– Eh bien, à la préhistoire, je ne me doutais pas de ton existence et durant la seconde vie, je ne croyais pas que j'aurais la chance que tu te réincarnes, toi aussi. Après ça, je t'ai toujours cherché,  même si j'ai été obligé de me marier avant de te rencontrer quand j'étais viking.
Autrement dit, son professeur avait toujours fait preuve de patience et Dake n'avait à être jaloux que de ses alter ego ou presque, à moins bien sûr que Noah ne mente parce qu'il semblait quand même bizarrement à l'aise pour quelqu'un vivant dans l'abstinence... excepté qu'était gravé en lui toutes leurs nuits d'amour passées. C'était plus que de la théorie, c'était un souvenir, même si c'était arrivé dans un autre corps, à une autre époque.


jeudi 2 mai 2013

A travers les âges - 97

Dake poussa un grand cri, et porta les mains à son cou dans un geste aussi instinctif qu'inutile.  Mourir noyé n'avait rien eu d'une partie de plaisir et il n'était prêt de se rendre à la piscine et encore moins d'aller à la mer, mais cette fin-là, avait été terrible. Être saucissonné, coincé, juste après avoir vu son bien-aimé se faire trancher la tête... Noah l'attira à lui et l'embrassa. La douceur et la chaleur de ses bras et ses lèvres rappelèrent l'adolescent au présent. Il était bel et bien vivant.
– C'était horrible, souffla-t-il d'une voix étranglée.
– C'est derrière nous, répondit M.Toukka, en le serrant un peu plus fort contre lui.
Le crâne de Dake lui faisait un mal de chien. Ce n'était pas que sa vie en tant que Claude qui lui était revenue, mais aussi celle en tant que blanchisseuse. Encore mal remis de l'expérience de la guillotine, l'adolescent eut un haut le cœur.
– J'ai envie de vomir, gémit-il.
Noah le souleva, glissa un bras sous les siens et un sous ses genoux et l'apporta en urgence dans la salle de bains qui était à deux pas. Le dîner de l'adolescent termina dans les toilettes de M.Toukka, puis il s'évanouit.
 Quand Dake reprit conscience, plusieurs choses le frappèrent : une immense lézarde traversait le plafond bleu pâle, un gant mouillé était étalé sur son front, il était allongé sur un lit moelleux et son professeur lui tenait la main.
– Mes souvenirs... Je ne contrôle rien, vous... tu sais, bégaya Dake avant d'avouer comment « Gabriel » lui avait rendu visite dans la nuit et prolongé son séjour dans la matinée alors même que l'adolescent était parfaitement réveillé.
– C'est pour cette raison que tu es venu ce soir ? demanda doucement Noah.
– Non... Je voulais vous... te dire... Je t'aime.
Un sourire extraordinaire illumina le visage de Noah, et comme un écho, il prononça les mêmes mots, avant de se pencher pour lui effleurer les lèvres d'un baiser.
– Je dois avoir un sale goût, balbutia l'adolescent.
– Je m'en moque. Je suis trop heureux pour m'en soucier.
Dake lui se sentait encore nauséeux et un espèce de malaise ne le quittait pas. 
– J'étais insupportable au XVIIIème siècle... Quand j'étais Claude...
– Mais non, tu étais juste pourri-gâté. N'y pense plus. Laissons le passé là où il est, désormais.
Il était tentant d'acquiescer, car Dake avait peur des souvenirs encore cachés dans sa mémoire. Seulement, il y avait cette histoire comme quoi ils n'avaient pas fait l'amour depuis deux siècles... Et l'adolescent voulait savoir. Peut-être que l'un d'eux avait été handicapé ou atteint d'une maladie grave ?

mercredi 1 mai 2013

A travers les âges - 96

Que Claude retourne les sentiments d'Antoine ne bouleversa pas fondamentalement leur relation, simplement parce qu'elle avait déjà changée.
Ils vécurent quelques mois délicieux, assombris toutefois par l'augmentation des troubles dans le pays. Ils ne faisaient pas bon d'être nobles, même avec des idées républicaines. Claude et Antoine songeaient à émigrer, tout en ayant du mal à s'y résoudre, quand un soir, alors qu'ils étaient nus, enlacés sur le tapis dans le bureau qui était situé au rez-de-chaussé, les choses tournèrent au cauchemar. Habitués désormais à entendre des clameurs et des cris dans les rues, ils n'y avaient pas prêtés garde.
Soudain, une pierre brisa la fenêtre, et entre les rideaux une tête ébouriffée apparut. L'homme les vit, et attira aussitôt l'attention de ses compagnons sur ces nobles immoraux et pervertis. Déjà, ils se rhabillaient, mais le mal était fait.
Ils ne purent échapper à la foule d'hommes qui les captura et les entraîna sans les écouter, sans se préoccuper des serviteurs du duc qui réveillés par l'ampleur du bruit, étaient venus aux nouvelles.
Ils furent jetés en prison comme des criminels. Depuis l'exécution du roi, quelques semaines auparavant, les massacres avaient pris de l'ampleur. Toute personne supposée contre-révolutionnaire pouvait être emprisonnée et être exécutée sans aucune forme de procès. Ils passèrent une nuit épouvantable, espérant tout de même qu'ils seraient relâchés,  la sodomie ayant été dépénalisée en 1791, se consolant de la situation parce qu'ils étaient ensemble. Le lendemain, Antoine essaya de soudoyer un garde, en vain. Ils passèrent deux longues journées dans leur petite cellule avant qu'ils leurs soient annoncés qu'ils allaient être guillotinés. Leurs protestations, leurs plaidoyers tout cela tomba dans l'oreille d'un sourd. Ils furent obligés de monter avec d'autres condamnés dans une charrette qui les conduisit jusqu'à la guillotine.
Il fallut ensuite grimper sur l'estrade où Antoine glissa à Claude sur le ton de la confidence :
– N'ai-je pas toujours dit que tu me faisais perdre la tête, mon cœur ?
Vu leur situation, la plaisanterie était d'un mauvais goût total, mais elle arracha un sourire à Claude, car il aurait pu la faire. Finir sa vie par un pied nez était préférable à pleurer et supplier d'être épargné.
Trop vite, Antoine fut attaché à la planche, la lunette de bois tomba, suivi du couperet et la tête du duc se détacha. Le bourreau la récupéra dans le panier et la montra à la foule. Claude ferma les yeux pour ne pas voir, puis, ce fut son tour. Il fut placé sous la guillotine et attendit les dents serrées que la machine de mort fasse son office. Il allait rejoindre Antoine en Enfer ou au Paradis, ou qui sait, peut-être dans une autre vie... Il ressentit une brève douleur et tout fut terminé.