jeudi 4 avril 2013

A travers les âges - 84

– Eh bien, non. Dès que j'ai su, j'ai renvoyé à peu près tout le personnel. J'ai juste gardé deux personnes de confiance et ta femme de chambre qui était évidemment dans le secret. Quand nous recevions du monde, c'est-à-dire ton frère et ta mère, ou mes parents, j'embauchais temporairement des gens du village. Ses visites étaient toujours problématiques, car il ne fallait pas que mon père ou ma mère découvre que mon épouse était de sexe masculin et nous devions éviter le sujet de l'enfant qui ne venait logiquement pas. Quant à ton frère, il avait du mal à accepter que je sois si parfaitement à l'aise avec la situation. Après le décès de ta mère, il n'a pas du tout compris que tu continues à incarner votre soeur, comme si tu pouvais balayer toutes ces années d'un revers de main. Tes troubles à être ni  vraiment femme, ni complètement homme lui sont restés étrangers. Malgré tout, nous avons mené une bonne petite vie jusqu'à la fin.
– Qui est mort le premier ?
– Toi, étonnanement, vu que tu étais le plus jeune, à l'âge de 61 ans. Je t'ai suivi quelques semaines plus tard.
– C'est tôt pour mourir de vieillesse !
– Pas pour l'époque.
Dake s'empressa de chasser de ses pensées les deux fois où il était mort en raison de son grand âge et commenta :
– C'est facile d'oublier que tout cela est arrivé au XVIIème siècle tellement nous avons l'air d'avoir vécu dans notre monde.
– Ce n'est pas faux, mais tu peux dire cela seulement parce que je t'ai raconté les grandes lignes, sans entrer dans les détails. Après tout, le but n'est pas de te faire un cours d'histoire.
Cette dernière remarque poussa Dake à taquiner M.Toukka sur son choix de carrière. De là, ils basculèrent sur ce que l'adolescent comptait faire comme métier à l'avenir avant de s'étendre sur les activités qu'ils aimaient et, de fil en aiguille, le soir arriva.
Quand Noah suggéra à Dake qu'il était temps de rentrer chez lui, l'adolescent ne fut pas très content. Il n'était plus un gosse, ses parents n'allaient pas en faire un fromage s'il ne rentrait pas dîner, il était bien là où il était, et motivé pour une autre histoire, quand bien même cela ne réveillait en lui aucun souvenir. Ils discutèrent pied à pied sans que Dake n'obtienne gain de cause. Et, alors qu'il déclarait forfait, se résignant à devoir attendre le lendemain pour connaître la suite, Noah lui annonça que ce n'était pas possible, qu'il n'était pas libre et que le mieux était que l'adolescent revienne ici le mercredi, après les cours. Dake accueillit la nouvelle avec déplaisir.
– V...Tu es vraiment pris toute la journée ? Je peux venir de bonne heure le matin, offrit-il.
M.Toukka refusa. Dake s'énerva et se prépara à quitter aussitôt les lieux, mais Noah le retint par le bras.
– Ne pars pas fâché. Embrassons-nous plutôt...

mercredi 3 avril 2013

A travers les âges - 83

M.Toukka regarda d'une drôle de façon  l'adolescent qui regretta de ne pas pouvoir disparaître sous terre. Puis, la réponse tomba :
– Si, bien sûr. C'est juste que cela fait deux siècles que nous ne l'avons pas véritablement fait... Nous n'étions pas totalement inactifs, mais la dernière fois que nous nous sommes rencontrés, j'étais un vieux bonhomme de 87 ans et toi, une charmante vieille dame du même âge. Et avant cela... Nous étions... du même sexe... J'y reviendrai, plus tard. Nous en sommes au XVIIème siècle. Respecter la chronologie, c'est important.
Dake n'était pas convaincu par le dernier argument et il retint le « pourquoi pas maintenant » qui lui brûlait les lèvres, simplement parce qu'il sentait que M.Toukka n'était pas prêt à lui révéler la raison de leur absence de sexualité. Tout cela faisait écho à la conversation qu'ils avaient eu dans le parc. « Aimer ne se résume pas à coucher » avait affirmé son professeur... C'était triste de songer qu'avant leur rencontre actuelle, ils n'avaient connaissance que dans leurs vieux jours et pourtant, c'était mieux que rien. Deux  personnes âgées qui se bécotaient... Dans les souvenirs qu'il avait actuellement, ils n'avaient jamais vraiment vieilli ensemble...
– Dake ?
– Désolé, j'étais perdu dans mes pensées, répondit l'adolescent, en s'ébrouant.
– Tu étais en train de te rappeler de quelque chose ?
– Non, souffla Dake.
Il ne savait plus très bien où il en était. Le passé, le présent, leurs âges, leur sexualité... Tout se confondait.
M.Toukka se rapprocha de lui, plongea son regard dans celui de Dake, effleura sa bouche, et reprit ses distances. Lui aussi semblait perturbé, comme en conflit avec lui même, nota l'adolescent, tout remué par leur deuxième baiser.
Après un long silence, c'est en même temps qu'ils suggèrent d'en revenir au XVIIème siècle.
– Nous sommes mariés avec beaucoup de faste, et puis, à ta demande, nous nous sommes retirés à la campagne. Tu as joué la femme timide, et tu m'as supplié d'attendre que nous ayons mieux fait connaissance avant que nous consommions notre union. J'étais impatient, mais amoureux, et j'ai accepté que nous faisions chambre à part. Je me faisais fort de te séduire. Hélas, sans cesse tu te dérobais. Cela a duré six mois. J'ai fini par te poser un ultimatum. Tu t'es résigné. Tu voulais que cela se fasse dans le noir et tu as soufflé les bougies, mais je les ai rallumées. Je voulais absolument te voir. Le visage pâle, tu as ôté d'un geste vif ta chemise de nuit et tu m'as tout avoué, y compris les sentiments que tu avais à mon égard, car tu étais tombé amoureux de moi. Mes efforts avaient payé. Cet amour cependant te faisait souffrir, car tu étais certain que je te trouverais  dégoûtant et que te répudierais. Mais tu étais dans l'erreur et je te l'ai prouvé jusqu'au petit matin. Après cela, nous n'avons guère plus quittés notre campagne, indifférent au monde dans notre bulle de bonheur.
– Et personne n'a jamais découvert que j'étais en fait un homme ?

mardi 2 avril 2013

A travers les âges - 82

– Faire un truc pareil, c'est nul ! Un coup à divorcer ! s'exclama l'adolescent, horrifié de se dire qu'il y a quatre siècles de cela, il avait pu accepter de tromper quelqu'un ainsi.
– A l'époque, le divorce était interdit. En revanche, j'aurais pu faire valoir que le mariage était nul, sans même avoir à révéler la supercherie dont j'avais été victime, en faisant valoir que tu étais stérile ou encore que notre union n'avait pas été consommée... Ce qui aurait été faux. Toujours est-il que ton frère t'a convaincu qu'il valait mieux accepter ma demande, insistant sur le fait que les gens jaseraient en vous voyant refuser un aussi bon parti...
– Je ne comprends pas comment j'ai pu marcher dans une telle combine ! Et puis, de toute façon, ça n'avait pas de sens puisque j'usurpais l'identité de ma soeur. Notre mariage n'était pas valide !
M.Toukka se mit à rire tout doucement. Dake se renfrogna.
– Qu'est-ce qu'il y a de drôle  là-dedans ?
– J'aime le fait que tu ne cesses de m'interrompre. Toutes les autres fois, quand je te racontais ce qui s'était passé entre nous autrefois, tu étais là sans y être, les yeux dans le vague. Je parlais tranquillement, c'est sûr, mais je n'étais pas certain que cela ait un sens. La toute première fois, j'avais l'impression que tu ne m'écoutais pas... Après, j'ai su que c'était parce que tu te souvenais que tu étais comme absent à toi-même, ce qui ne m'empêchait pas de demander s'il était bien utile que je continue mon récit.
L'adolescent n'avait pas songé à ce que pouvait ressentir M.Toukka pendant qu'il plongeait dans les méandres de ses vies antérieures, redevenant Kuma, Ewen, Theodebert, Gui... Au fond, c'était peut-être pour cela que son professeur s'était fâché. Chaque nouvelle histoire entendue était une forme de fuite. Il s'évadait et évitait de faire véritablement face à M.T... à Noah qui se retrouvait en présence d'une coquille vide. Le baiser n'avait eu lieu que parce que, cette fois, ses souvenirs de jeune homme travesti ne lui étaient pas revenus. D'ailleurs, n'avait-il pas poussé M.Toukka à reprendre le fil de leur histoire d'amour au XVIIème siècle, pour ralentir leur rapprochement ? Enfin, sur ce coup-là, son professeur était le plus coupable. C'est lui qui avait tenté de passer leur baiser sous silence ! Et d'abord, ne pouvaient-ils pas s'embrasser plus d'une fois sans tout suite en venir à faire l'amour ?
Au lieu de simplement penser cette question, Dake la dit à haute voix et plaqua aussitôt sa main sur sa bouche. Il n'avait pas eu l'intention de demander une chose aussi embarrassante.