mardi 5 février 2013

A travers les âges - 53

Les confessions terminées, Theodebert se rendit compte que Prime et Tierce étaient passés sans qu'il célèbre le Seigneur. Il se mit à chanter, puisant du réconfort dans les psaumes. Trois des prisonniers lui demandèrent de se taire : ils avaient peur que les vikings l'entendent et punissent tout le monde. Le moine se contenta de baisser la voix. Le chant l'aidait à se libérer de sa culpabilité et de ses angoisses.
Quand les dernières notes se furent éteintes sur ses lèvres, les paysans évoquèrent le sombre avenir qui les attendaient. Theodebert ne se mêla pas à leur conversation et à sa grande honte, ses pensées dérivèrent vers Ulf. Il n'aurait pas dû avoir envie de le revoir, pas dû chercher à l'apercevoir...
En début d'après-midi, le calme qui régnait sur le bateau laissa place à une grande animation. Les pirates du Nord revenaient avec le butin de leurs pillages. De là où ils étaient attachés, ils virent des hommes passer chargés de sacs et de paquets, puis les voiles claquèrent au vent, les gigantesques rames frappèrent l'eau et bientôt, le navire quitta la crique. Ils partaient. Un des paysans ne tarda pas à vomir. Un viking avec une mine dégoûtée leur apporta un seau et un balai pour qu'ils nettoient, mais même comme ça, l'odeur âcre resta incrustée dans les planches.
En fin d'après-midi, ils reçurent une assiette de bouillie de poisson et en début de soirée, deux gigantesques couvertures, puis la nuit tomba sans que nul ne s'occupe plus d'eux. Personne ne les surveillait, mais de toute façon, ils n'avaient aucun moyen de défaire leurs liens et aucun endroit où s'échapper.
Theodebert sommeillait, quand une main posée sur son épaule le fit sursauter. L'index de Ulf se posa sur les lèvres du moine pour lui signifier de se taire ; après quoi, il le détacha et l'entraîna vers un coin désert du pont. Theodebert aurait pu faire du bruit, réveiller les autres prisonniers ou alerter les autres vikings, mais il n'en fit rien. Quand Ulf, ses cheveux blonds auréolés par le clair de lune,  l'embrassa, il ne résista pas non plus. Il se morigénait intérieurement, se repprochant sa faiblesse.
– Je suis perdu, murmura-t-il, le baiser achevé.
– Je t'aime, se contenta de répondre Ulf, comme si cela pouvait tout résoudre, comme si c'était normal pour un moine de s'abandonner aux plaisirs de la chair dans les bras, non pas d'une femme, mais d'un homme.
Il colla une fois encore sa bouche aux lèvres de Theodebert qui ne le repoussa pas. Il ne pouvait s'empêcher de lui céder. Ulf lui expliqua ensuite que tant qu'ils seraient en mer, il ne pourrait pas passer du temps avec lui la journée, quand bien même, il le souhaitait. En revanche, il viendrait chaque nuit pour qu'ils puissent avoir un moment en tête à tête. Enfin, il le ramena auprès des autres prisonniers, attachant sans serrer ses poignets et ses chevilles.

lundi 4 février 2013

A travers les âges - 52

Quand ils arrivèrent en vue du bateau viking qui était amarré dans une crique, le géant blond cessa de le porter, gardant une main serrée sur son bras pour qu'il ne prenne pas la fuite. L'imposante tête de dragon qui ornait la proue du navire le rendait impressionnant. Theodebert se laissa conduire sur la plage, en traînant des pieds.
Ulf poussa un sifflement strident. Une barque fut mise à flot avec un viking à son bord qui rama jusqu'à eux pour venir les chercher.
– Sois docile et tout ira bien, recommenda le géant blond à Theodebert, comme la frêle embarcation approchait.
D'une voix forte, il s'adressa ensuite à l'autre viking. Le moine écouta, le front plissé, essayant sans succès de donner du sens à cette langue qu'il ne connaissait pas.
Sans prévenir, Ulf l'empoigna, le jetant une fois de plus sur son épaule, entra dans la mer et le déposa dans la barque avant d'entrer dedans à son tour. Elle tangua violemment, au grand effroi de Theodebert. Il ne savait pas nager et n'avait jamais posé le pied dans une quelconque embarcation de sa vie.
Ulf attrapa une rame et aida l'autre viking à ramener la barque contre le flanc du navire. Des cordes furent lancées le long de la coque. Ulf s'en empara d'une et se tournant, vers Theodebert, il lui demanda s'il préférait s'accrocher à lui pour grimper ou être attaché par la taille et hissé à bord. L'une comme l'autre des propositions glacaient le moine. Comme il ne répondait pas, Ulf choisit pour lui. Il se pencha vers Theodebert, noua ses bras autour de son cou, s'empara de la corde et commença à monter. Theodebert crispa ses doigts sur la tunique du viking, les yeux rivés sur les vagues,  angoissé à l'idée que s'il ne s'aggrippait pas assez fort, il tomberait dans les flots.
– Même si tu lâches, je me débrouillerai pour te rattraper, ne t'inquiète pas, lui souffla Ulf. Au pire, je plongerai après toi. Un bain de mer n'a jamais fait mal à personne, ajouta-t-il.
Theodebert ferma les yeux pour ne plus voir l'eau bouillonnante, mais les rouvrit aussitôt. Les paupières closes, sa proximité physique avec Ulf était trop troublante. Il sentait jouer les muscles de ce dernier sous l'étoffe.
Quand enfin, ils se retrouvèrent sur le pont, ce fut Ulf qui détacha les bras du moine. Theodebert, lui, n'en était pas capable, tellement la montée l'avait tendu. Ulf échangea quelques mots avec les vikings présents, puis conduisit le moine auprès des autres prisonniers, lui lia les pieds et les mains et le laissa. Theodebert le regarda s'éloigner avec un mélange de soulagement et d'inquiétude avant de faire connaissance avec ses compagnons d'infortune. Certains voulurent se confesser de leurs péchés. Theodebert n'était pas prêtre, mais il les écouta d'une oreille attentive, s'efforçant d'oublier ses propres fautes.

vendredi 1 février 2013

A travers les âges - 51

Ulf le fit glisser de son épaule de sorte à ce qu'ils se retrouvent nez à nez, les yeux dans les yeux, les lèvres toutes proches. Le moine retint son souffle. Il ne pouvait, il ne voulait pas et pourtant, il avait envie que le viking réduise à néant cet espace entre leurs deux bouches.
Le géant blond eut un sourire carnassier, il pressa étroitement Theodebert contre son torse et lui donna un baiser.
Theodebert ne chercha pas à s'y soustraire. C'était au-dessus de ses forces. Ce fut Ulf qui, au bout d'un long moment, détacha doucement ses lèvres de celles de Theodebert et déclara :
– Peu importe les règles et la morale... L'amour n'a ni âge, ni frontière, ni race, ni sexe, ni religion...
Theodebert secoua la tête, priant intérieurement Dieu de le libérer des tentations. Il n'avait jamais eu jusque là à résister aux plaisirs de la chair, jamais il n'avait touché ses parties intimes. Son seul péché avait été son trop grand amour du chant, mais à côté des désirs inavouables que l'homme du Nord lui inspirait, ce n'était rien.
Ulf caressa la tonsure du moine, le faisant frémir.
– Tu es adorable, même avec ton crâne rasé. Je souleverai bien ta robe pour te prendre, mais nous sommes trop exposés au milieu de ses champs, et surtout, je ne veux pas te faire de mal.
Le sens exact échappa à Theodebert, mais il comprit qu'il était question de sexe. Réalisant que loin de l'effrayer, la perspective lui plaisait, il paniqua. Il fallait qu'il s'échappe, qu'il s'éloigne de cet homme et se repente de ses pensées impures. Il se débrouilla pour remonter une de ses jambes et frappa les parties intimes de Ulf qui le lâcha. Theodebert tomba sur la terre labourée, se remit debout et courut droit devant, sans se retourner, avec l'énergie du désespoir.
Hélas, en dépit de la douleur qu'il avait dû causer au géant blond, celui-ci se remit vite. Il l'entendit l'appeler et s'approcher derrière lui. Theodebert releva sa robe pour accélérer l'allure, mais bientôt Ulf le talonna et finalement le plaqua au sol. Tout étourdi, Theodebert ne bougea plus. Le viking se redressa, cessant de l'écraser de tout son poids, l'attrapa par la ceinture et le jeta à nouveau sur son épaule.
– Je t'apprendrai à te battre, si tu veux. Ton coup manquait de force, même si tu ne m'as pas raté.
Le moine préféra se réfugier dans le silence. Ulf, après quelques tentatives pour parler avec lui, se mit en marche.