vendredi 6 mai 2011

Si Cendrillon était un homme... 6

Quand Cendrillon arriva dans la salle de bal, toute essoufflé par les exercices qu'il avait fait sur la route du château afin d'être plus à l'aise avec sa robe et ses talons hauts, le prince Laurent se précipita sur lui et lui fit un baise-main. Ses lèvres sur sa main remuèrent étrangement Cendrillon.
– Comme vous n'arriviez pas, j'ai craint ne jamais vous revoir. M'accorderez-vous une danse ? demanda le prince.
Cendrillon inclina la tête et fit une petite révérence pour accepter.
– Vous me comblez de joie, déclara Laurent en l'entraînant sur la piste.
Dans l'assemblée, des cris de dépit se firent entendre. C'était la première fois que le prince dansait de la soirée et c'était encore avec la mystérieuse inconnue aux robes démodées ! Le roi mit son monocle pour mieux voir la jeune femme qui semblait tant plaire à son fils et il fut, comme ce dernier, sensible à la simplicité de la mise de Cendrillon.
Le pauvre Cendrillon sentait que tous les regards étaient sur lui et en était gêné, mais il n'avait pas d'autre choix que de se laisser guider par le prince. Laurent, danseur émérite, se montra un cavalier modèle et malgré son inexpérience, Cendrillon parvint à suivre le rythme.
Le prince, durant le temps de la valse, essaya d'en apprendre plus sur la jeune femme, mais Cendrillon refusa de donner son identité. Il éprouvait déjà beaucoup de culpabilité à mentir sur son sexe. Jamais quelqu'un ne l'avait complimenté comme le prince. Avec lui, ses cheveux blonds devenaient ceux d'un ange, ses yeux violets étaient des améthystes, la rugosité de ses mains abîmées par les tâches ménagères était d'une douceur divine...
Après la valse, le prince resta à ses côtés pour bavarder. Le jeune homme avait bien envie que la soirée ne s'achève jamais, mais il gardait néanmoins l'œil sur l'horloge de la salle de bal, car il savait que la vieille Lili ne pourrait jamais venir à bout du désordre de la maison sans son aide.
– Vous vous ennuyez ? demanda le prince qui avait suivi le regard de Cendrillon.
– Non, pas du tout, mais je vais bientôt devoir rentrer.
– Déjà ? La fête battra son plein pendant encore au moins trois heures.
– Je suis désolé, murmura Cendrillon.
– Vous viendrez demain pour le dernier jour, n'est-ce pas ?
– Promis, répondit le jeune homme, en lissant un pli imaginaire de sa robe.
Il savait que c'était de la folie que de revenir encore une fois, mais il était aussi douloureusement conscient que ce serait sa dernière chance de passer un moment avec le prince. Encore une soirée, et Cendrillon redeviendrait l'homme à tout faire de sa belle-mère et ses demi-sœurs. Cependant, rien ne serait plus comme avant, il aurait désormais le souvenir de la gentillesse du prince à son égard.

jeudi 5 mai 2011

Si Cendrillon était un homme... 5

    Le lendemain, en fin de matinée, les sœurs de Cendrillon et leur mère ne parlèrent que de la mystérieuse jeune fille à la robe surannée. Javotte et Jubilée se moquaient d'elle autant qu'elles pouvaient, mais la jalousie suintait dans chacun de leurs propos. Elles auraient bien voulu que ce soit à elles que le prince adresse la parole. Cendrillon qui s'occupait d'elles ne put s'empêcher de sourire de leur dépit. Hélas son amusement ne passa pas inaperçu et les trois femmes, déjà énervées par leur échec se montrèrent particulièrement dures avec lui. La comtesse lui fit un croche pied, Jubilée renversa « par accident » le seau d'eau sale et Javotte  refusa par quatre fois la collation qu'il lui avait préparé, trouvant toujours quelque chose à redire.
    Quand le soir arriva enfin et qu'elles montèrent dans leur carrosse pour le bal, des fleurs en pierres précieuses dans leurs cheveux, Cendrillon était éreinté. Il s'étendit sur le plancher, désespéré par le désordre laissé par les trois femmes. Jamais il n'aurait le temps et l'énergie de s'entraîner à valser et dans ces conditions, il était inutile d'aller au bal. Le prince risquait de prendre fort mal un nouveau refus, mais en même temps, il serait très déçu s'il ne venait pas...
La mort dans l'âme, triste à l'idée de devoir renoncer à revoir le prince, Cendrillon se releva et commença à ranger.
Quand Lili arriva, elle le trouva en train de rassembler jupons et corset sur le lit de Javotte.
– Tu devrais déjà avoir tes souliers de verre aux pieds et être en train de t'entraîner ! s'exclama-t-elle.
– C'est impossible, il y a trop à faire ici.
– Taratata ! Je ne veux rien savoir. Au lieu de chevaucher jusqu'au château, tu n'as qu'à marcher et danser une partie du chemin. Ensuite, tu rentreras au douze coup de minuit pour m'aider. Maintenant dépêche-toi de t'habiller pour le bal !
Poussé par la vieille servante, Cendrillon retourna fouiller dans la malle contenant les habits de sa mère et choisit une robe violette assortie à la couleur de ses yeux. Comme la veille, Lili l'aida à parfaire son déguisement et le coiffa, piquant une fleur blanche dans les cheveux blonds de Cendrillon.

mercredi 4 mai 2011

Si Cendrillon était un homme... 4

En quelques enjambées, Laurent la rejoignit, puis s'inclina devant elle, il lui demanda :
– Voulez-vous m'accorder cette danse ?
Cendrillon eut un hoquet de surprise en constatant que le prince l'avait choisi comme partenaire de danse. Il n'était pas habitué à porter des talons et était peu à l'aise dans sa robe, aussi valser semblait tout bonnement impossible ! En même temps, comment refuser une invitation princière ?
– Je dois y aller, balbutia-t-il de la voix la plus douce et la plus féminine qu'il put.
– Mais vous venez à peine d'arriver, protesta le prince, très déçu d'être éconduit.
– Je suis désolé, vraiment.
– Viendrez-vous demain ? La fête se poursuit encore durant deux jours... Je ne vous laisserai pas partir, si vous dîtes non.
– Et bien...
Le prince attrapa la main gantée de blanc de Cendrillon et lui demanda d'un air suppliant :
– Promettez, je vous en prie.
– Je reviendrai demain sans faute, murmura finalement le jeune homme.
Le prince le relâcha alors et Cendrillon s'en fut sans attendre, le cœur battant. Il avait failli se ridiculiser en public et faire honte au prince. Ah ! Dieu qu'il était beau et élégant avec ses cheveux flamboyant comme un coucher de soleil, sa veste de velours vert et son haut de chausse en satin blanc.
Quand il rentra à la maison, Lili était loin d'avoir fini de remettre en place les toilettes des sœurs de Cendrillon. Tout en racontant à la vieille servante les splendeurs du château et la promesse que lui avait arraché le prince, il se mit à l'ouvrage.
– Comment ferais-je demain soir, quand il voudra danser ? demanda-t-il.
– Garde les souliers et avant de partir, entraîne-toi. Je t'aiderai.
Lâchant le châle qu'il était en train de plier, Cendrillon déposa un baiser reconnaissant sur la joue parcheminée de son amie. La bonne vieille bougonna pour cacher son embarras :
– Si tu continues comme ça, elles rentreront avant que nous ayons fini et il vaut mieux éviter que ces trois pestes ne me voient !
Cendrillon acquiesça et se concentra sur sa tâche. Il avait hâte d'être demain soir. Et s'il était honnête avec lui-même, ce n'était pas tant pour les splendeurs de la salle de bal que pour le sourire du prince.