jeudi 3 décembre 2009

Le Suivant du prince - 25

Au final, Youri ne revit le prince que le jour de la cérémonie où il devint officiellement son Suivant. Il s'était écoulé pas plus d'une semaine depuis qu'il avait repris conscience au château, mais le jeune homme avait l'impression que cela faisait beaucoup plus longtemps que cela. Durant la cérémonie, il fut obligé de constater que l'opinion de Chriss de Bergac était partagée par la majorité des nobles du château. Les commentaires désobligeants étaient dit à mi-voix, mais Youri les entendait parfaitement. Malgré cela, il remonta la tête haute l'allée conduisant au trône du prince Aldrick et s'inclina comme ce petit pédant de noble lui avait appris. Il prononça ensuite le discours qu'il devait faire selon l'usage.
– Je jure de suivre Aldrick septième du nom où qu'il aille envers et contre tout. Son bien être sera désormais ma seule préoccupation.
Ensuite, il attendit, les yeux fixés sur les chausses du prince que ce dernier fasse ce qu'il devait faire. Cependant, Aldrick ne se leva pas et ne l'enjoignit pas à se relever comme Chriss de Bergac lui avait dit qu'il le ferait. Avec angoisse, Youri se demanda s'il avait oublié quelque chose. Il envisagea également que le noble comte de Bergac ne lui ait pas enseigné tout ce qu'il aurait dû afin de le ridiculiser. Toutefois, au lieu d'augmenter, les murmures dépréciateurs des nobles diminuèrent. Si quelqu'un était en tort, ce n'était à priori pas lui ! Il jeta un coup discret au prince. Ce dernier jouait pensivement avec la manche en dentelle de sa chemise sans s'occuper le moins du monde de la personne à ses pieds. Au lieu de s'en agacer, Youri se sentit amusé. Si l'attitude de Aldrick le mettait dans une position plutôt inconfortable, elle avait le mérite de laisser les nobles mariner dans leur jus. Finalement, Rudolf Hautcœur qui se tenait debout à côté du prince se racla légèrement la gorge, alors Aldrick VII se redressa et accomplit son rôle.
– Relève-toi. Avec cette bague, j'accepte ton serment et fais de toi mon Suivant, déclara-t-il d'une voix forte.
Comme le voulait l'usage, il prit ensuite la main de Youri et lui passa au doigt une bague en or surmontée d'un griffon bleu. En faisant cela, Aldrick murmura à l'intention du jeune homme :
– C'est un peu comme un mariage.
Le sang monta au visage de Youri. Il récupéra sa main plus vite que nécessaire et s'inclina maladroitement. Dans l'assemblée, des gens se moquèrent.
– Que mon prince soit remercié.
Serrant les poings, Youri gravit les marches et se plaça à gauche du trône du prince. La brève cérémonie touchait bientôt à sa fin. Le jeune homme écouta d'une oreille distraite le discours qu'adressait Aldrick à sa cour : il avait hâte que tout ça soit terminé. En même temps, une petite voix lui disait que cela ne faisait que commencer... En tant que Suivant du prince, il devrait désormais participer à tous les évènements auxquels Aldrick assistait : audiences, conseils... Selon Le Manuel du Suivant, il devait demeurer toujours aux côtés du prince, à moins que celui-ci ne l'en dispense. Ce soir, il quitterait d'ailleurs les quartiers qu'on lui avait attribué quand il était blessé, pour gagner les appartements du prince.

mercredi 2 décembre 2009

Le Suivant du prince - 24

Les jours suivants, l'incroyable situation persistant, Youri réalisa qu'il était parfaitement sain d'esprit. Une chose d'extraordinaire lui était arrivé, voilà tout. Quand il avait décidé de participer au concours de Suivant du prince, il avait espéré gagner, mais n'avait pas du tout imaginé ce que sa vie serait après cela. Il n'avait pas pensé à tous les changements que cela impliquerait. Son nouveau statut lui conférait des avantages et des devoirs qui le perturbaient profondément. Premier souci : le bain. Se laver tous les jours dans un grand baquet d'eau chaude était fort agréable, mais le fait d'être assisté par trois servantes gloussantes l'était beaucoup moins. D'ailleurs, Youri les avait mis dehors au plus vite. C'était trop embarrassant d'exposer ainsi sa nudité à des étrangères. Pour s'habiller, il avait le droit à un page, mais là aussi, il s'en était débarrassé. Malheureusement, il avait dû le récupérer dans le couloir quand il s'était rendu compte qu'il ne savait ni comment enfiler la chemise de soie ni comment se dépêtrer avec les lacets de sa veste en velours. L'habillement des riches était pour le moins compliqué... Pour les repas, il avait fallu subir les commentaires sévères de Chriss de Bergac, un jeune noble qu'on lui avait assigné comme professeur. La fourchette devait être tenue d'une certaine façon, le couteau d'une autre. L'usage de tout un tas de couverts dont il ne soupçonnait même pas l'existence lui avait été enseigné. Les plats étaient délicieux, mais manger était devenu une activité pénible. Chriss de Bergac n'arrêtait pas de le reprendre sur tout. Et pas seulement durant les repas. Chaque mot que prononçait Youri semblait être trop vulgaire pour la cour du prince Aldrick. Chaque geste était trop brusque... Chriss de Bergac considérait visiblement comme une honte qu'un modeste garçon d'auberge ait été promu Suivant du prince et il lui faisait sentir. Hélas, c'était à peu près l'unique personne que voyait le jeune homme. Il aurait préféré rester seul à lire Le Manuel du Suivant, un épais bouquin de 500 pages que lui avait donné Al quand il était revenu le voir. Youri n'avait pas pu lui parler, car le prince avait été immédiatement entraîné au loin par son Grand Chambellan. A la place de Chriss de Bergac, le prêtre Mell eut été un professeur autrement plus sympathique. Il ne le traitait pas de haut. Il avait juste sourit en apprenant que le jeune homme avait refusé de se laisser savonner par les servantes. Il lui changeait son bandeau avec délicatesse, et il lui avait volontiers donné les renseignements demandés sur les blessures aux pieds. Youri n'oubliait en effet pas son frère. Cependant, il ne savait pas à qui s'adresser pour aider Demian. Il n'allait certainement pas demander quoique ce soit à Chriss de Bergac... Et malgré la gentillesse de Mell, il n'avait pas osé aborder le sujet avec lui. Peut-être aurait-il le courage de parler de son frère au prince Aldrick... mais encore fallait-il qu'il arrive à le voir !

mardi 1 décembre 2009

Le Suivant du prince - 23

– Merci d'avoir veillé sur lui, Mell.
– Je suis au service de son Altesse.
– Comment te sens-tu, Youri ? demanda le prince.
Youri déglutit, tout semblait si vrai...
– Un peu perdu. J'ai du mal à croire que tu es... que vous êtes...
Aldrick lui adressa un sourire resplendissant. Ses yeux outremer se mariaient divinement bien avec ses cheveux bleus.
– Oui, je comprends ton choc. Refaisons les présentations. Je suis Aldrick, septième du nom. Et toi, tu es désormais mon Suivant. Du moins, tu le seras dès que tu pourras quitter ce lit et participer à la petite cérémonie qu'il faut faire selon l'usage.
Youri resta bouche bée. L'homme aux longs cheveux noirs intervint :
– Il faudrait d'ailleurs la faire au plus vite afin d'entériner votre choix.
– Je sais bien, cher Rudolf, mais je doute que Mell accepte de laisser Youri sortir du lit avant au moins deux jours.
– Cela ne serait en effet pas raisonnable, approuva le prêtre.
Le dit Rudolf soupira, puis, l'air légèrement embarrassé, il demanda à Mell :
– Pourrais-je vous demander d'aller ausculter mon époux ? Il a une mauvaise toux depuis hier soir...
Une ombre passa sur le visage du prêtre.
– Je suis désolé d'apprendre que mon fils se porte mal. Si sa Majesté accepte que je quitte momentanément le chevet de son Suivant, j'irais bien sûr volontiers le soigner.
– Youri étant hors de danger, cela ne me pose aucun problème. Je suis désolé d'apprendre que ton époux est malade, Rudolf. Remarque j'aurai pu m'en douter, tu es aujourd'hui, encore plus à cheval sur les principes que jamais...
Youri se pinça discrètement l'intérieur de la paume de la main. Non, il ne rêvait pas. Il ferma les yeux, les rouvrit : le décor n'avait pas changé et les trois hommes étaient toujours là, en train de discuter. Il était possiblement devenu fou. Peut-être que les trois hommes présents étaient en réalité Demian, M.Boulg et un prêtre de l'asile... S'il avait perdu la tête, qu'est-ce que son frère allait devenir ? Le jeune homme inspira à fond. Le prêtre se détourna de ses interlocuteurs et lui jeta un coup d'œil inquiet.
– Je crois qu'il faudrait mieux laisser le blessé se reposer au calme, déclara-t-il.
– Je vais retourner auprès du représentant des Commerçants, mais je reviendrai dans l'après-midi.
– Je doute que vous en ayez le temps, votre Altesse. Outre vos tâches habituelles, des rumeurs persistantes près de la frontière d'Equilia nécessitent votre attention. Sans compter que nous avons enfin des informations sur les commanditaires des attentats à votre vie.
– Bien, bien...
Aldrick et Rudolf s'éloignèrent et sortirent de la chambre. Le prêtre Mell vérifia le bandage, puis s'éclipsa à son tour, laissant Youri seul avec son incrédulité.