lundi 31 juillet 2017

Remplacement standard - 3

— Elle est partie en vacances pour décompresser et elle a fait appel à nos services pour la remplacer durant son absence. Normalement, vous auriez dû avoir à affaire à une de mes collègues, mais elle a eu un accident et c'est moi qui ait été affecté à votre cas. N'ayez toutefois aucune inquiétude, j'ai toutes les compétences nécessaires.
— Je veux maman… gémit Gaëlle avant de fondre en larmes.
Jonas se racla la gorge. Il avait dû mal à avaler que Gwen soit partie comme ça, en douce, sans un mot.
Il caressa les cheveux bruns de sa fille pour la consoler.
— Vous êtes un genre de super nounou ? On va passer à la télévision ? s'enthousiasma Gui, imperméable à la détresse de sa sœur.
— Non, désolé, rien d'aussi sensationnel. J'assure un remplacement, c'est tout. Je ferai tout ce dont votre maman s'occupe durant quinze jours.
Et le mari ? songea Jonas. Il devrait se passer du réconfort que lui apportait sa femme. Le contraire eut été étonnant, à moins de tomber dans une sorte de prostitution. Toujours est-il qu'avec son nounou mâle, Jonas pouvait même se brosser pour le plaisir des yeux.
Gwen devait être vraiment à bout de nerfs pour avoir recours à un service pareil et sans prévenir. En même temps, depuis seize ans qu'ils étaient ensemble, elle savait bien qu'il n'était pas du genre à flirter avec les baby-sitters… Mais ce n'était ni le moment de se plonger dans le passé, ni même celui de chercher à comprendre pourquoi Gwen avait agi ainsi. Il s'agissait surtout de déterminer la marche à suivre.
— Pa', t'es toujours avec nous ?
Jonas hocha la tête à la question de Gilbert. Ils étaient tous dans l'expectative, ses enfants comme le fameux remplaçant.
— Si la société qui vous emploie a un site internet, pourriez-vous me donner son adresse que je le consulte ?
Même si Jonas avait envie de se débarrasser de l'inconnu, il n'était que trop conscient qu'il ne pourrait pas travailler et s'occuper de la maison et des enfants par dessus le marché. Et comme il ne fallait apparemment pas compter sur Gwen…
— Oui, bien sûr.
— Tu ne vas laisser ce guignol rester chez nous quand même ? s'insurgea Gilbert.
— Sois poli, veux-tu, répliqua Jonas, quittant l'entrée pour le salon accolé où se trouvait l'ordinateur.
Tout le monde l'y suivit. Être ainsi cerné était désagréable, mais Jonas se contint. Gaëlle avait encore les joues humides.

vendredi 28 juillet 2017

Remplacement standard - 2

Repérant enfin une paire à lui dans le désordre, Jonas les chaussa et traversa en quelques enjambées la courte allée qui le séparait du portail, clef à la main. Un jour, il faudrait qu'il paie quelqu'un pour réparer le système d'ouverture à distance.
Il se retrouva face à un homme d'une trentaine d'années de la même taille que lui, les cheveux châtains, les yeux bleu-verts. Le type portait un t-shirt et un jeans noir, un blouson de cuir marron et des baskets de ville. Il avait sur le dos un sac de sport rouge vif et à ses pieds une valise d'une teinte similaire. Il ne ressemblait ni à un plombier ni à un serrurier venu en urgence et encore moins à un docteur. A en croire ses bagages, il avait l'intention de s'incruster chez eux. Peut-être était-ce un membre éloigné de la famille de Gwen qu'elle avait accepté d'héberger…
— Excusez-moi, mais qui êtes vous et pourquoi êtes vous ici ?
— Je m'appelle Ethan. Je viens pour le remplacement standard. Ma collègue a eu un accident et n'a pu se charger de votre dossier comme prévu. Enfin, votre épouse a dû vous expliquer tout cela.
Jonas n'avait certes pas envie d'avouer que Gwen ne lui avait pas touché un mot de cette affaire ou du moins qu'il n'y avait pas prêté attention. Cela ne regardait en rien un étranger. Il ne pouvait cependant pas le renvoyer comme cela, sans risquer une dispute avec Gwen. Il lui fit donc signe de le suivre.
Ethan, puisque c'était son nom, s'empara de sa valise et remonta l'allée moussue tandis que Jonas refermait derrière lui.
— C'est qui, papa ? demanda Gui qui s'était planté dans l'entrée, Gaëlle cachée derrière son dos.
Jonas éluda la question et appela encore Gwen, puis faute de mieux, Gilbert.
L'adolescent parut en t-shirt et caleçon rayé, l'air ensommeillé. Il avait dû lui aussi éteindre tard. Il était accro à des jeux en ligne. Gwen se plaignait tout le temps qu'il passe trop de temps à s'abîmer les yeux devant l'écran, tout ça pour des trucs bêtes et violents. Elle jugeait que Jonas aurait dû y mettre le holà, excepté qu'il ne voyait pas le mal à ce que son aîné se bastonne virtuellement.
— Qu'est-ce qu'il y a, pa' ?
— Où est ta mère ?
— Aucune idée, répondit-il en haussant les épaules. C'est qui ? ajouta-t-il en pointant Ethan du doigt.
— J'escomptais que ta mère éclaire notre lanterne.
— Elle ne vous a donc rien dit, murmura l'homme, gêné.
Jonas se retint de le secouer par les épaules pour lui tirer au plus vite les vers du nez. Il était fatigué et sa mauvaise humeur augmentait de minute en minute depuis qu'il avait été obligé de se lever précipitamment.
— Cela va être à vous de le faire, répliqua-t-il, dents et poings serrés.

jeudi 27 juillet 2017

Remplacement standard - 1

Le son strident répété de la sonnette obligea Jonas à émerger. Un coup d'œil au réveil lui apprit qu'il était seulement huit heures du matin. C'était affreusement tôt pour un dimanche, surtout qu'il avait travaillé tard la veille, ayant pris hélas du retard dans un projet pour un gros client.
Il mit à la hâte le premier pantalon qui lui tomba sous la main, se demandant pourquoi Gwen n'était pas allée voir qui c'était puisqu'elle était apparemment déjà levée. Peut-être était occupé avec Gaëlle et Gui. A sept et dix ans, ils avaient encore besoin de beaucoup d'attention et il ne fallait pas compter sur Gilbert, 13 ans, pour daigner répondre.
Après un temps d'arrêt, la sonnette retentit encore. Jonas, pestant entre ses dents, renonça à boutonner la chemise qu'il avait commencé à enfiler et descendit les escaliers quatre à quatre. Qu'elle que soit l'identité de la personne dehors, elle avait intérêt à avoir une excellente raison pour venir déranger ainsi les gens de bon matin, autrement, il allait lui dire sa façon de penser. Il ne fallait en tout cas pas compter qu'il la reçoive avec le sourire.
Il déverrouilla le porte en maugréant, cherchant dans le fatras de souliers et chaussons une paire à lui qui fut facile à enfiler, si besoin était d'aller ouvrir le portail à deux mètres de là.
Comme c'était le bazar, il laissa momentanément tomber sa quête de chaussures et aboya :
— C'est pour quoi ?
Il ne put s'empêcher d'ajouter d'un ton mal aimable :
— Ce n'est pas une heure pour se présenter chez les gens.
Derrière la grille obturée par un panneau pour préserver leur intimité des passants, une voix masculine retentit :
— Je suis désolé. C'est l'horaire qui a été convenu avec votre femme.
Jamais Jonas n'avait eu vent qu'une quelconque visite matinale n'ait été programmée par Gwen. Deux choses l'une : soit elle ne l'en avait pas informée, soit il n'avait pas enregistré l'information.
Quand il était très concentré, on pouvait lui parler, il n'entendait rien.
Se détournant du portail pour l'intérieur de la maison, il appela Gwen, mais ne reçut aucune réponse. Deux têtes apparurent cependant en haut de l'escalier, celles de Gaëlle et Gui.
— Papa, c'est qui ? demanda son fils.
— Où elle est maman ? interrogea sa petite princesse.
Il y avait là un mystère à résoudre, mais il ne pouvait décemment s'en occuper en laissant mariner trop longtemps dans son jus l'inconnu dans la rue, si un rendez-vous avait en effet été pris.