mercredi 30 novembre 2016

Orcéant - 61

— C'est une bonne nouvelle, dit Korel posément alors qu'au fond de lui, il bondissait de joie.
— Et toi, que ressens-tu pour moi ?
Pierrick, devant son approbation, avait repris de l'assurance. Le licornéen hésita. Une fois qu'il aurait avoué son amour, il n'y aurait plus de retour arrière possible.
Il biaisa :
— Vous pourriez trouver un ou une partenaire plus adaptée que moi. Élissande, par exemple.
— Je n'en veux pas d'autre. Réponds-moi plus tôt.
— Oui.
— Oui, quoi ?
— Je vous aime aussi, murmura Korel.
Pierrick lui adressa un sourire aussi éblouissant que le soleil au zénith en été, puis se rembrunit.
— Cela ne va pas être coton de faire l'amour avec toi sous cette forme. Enfin, je saurais faire preuve d'inventivité. A moins qu'il n'existe un sort d'agrandissement ou de rétrécissement ou que sais-je encore...
Avant qu'il n'ait de drôles d'idées ou essaie quoi que ce soit, Korel, afin de préserver le corps de Byll, choisit de lui révéler qu'il avait menti.
— Ce ne sera pas nécessaire... commença-t-il.
— Pourquoi, tu ne veux pas que nous consommions notre amour que je regrette d'ailleurs de ne pas t'avoir confessé plus tôt ou que ce ne soit pas toi qui l'aies fait...
La voix lointaine de Élissande les interrompit :
— Vous en avez encore pour longtemps ?
— Le temps qu'il faudra ! jeta Pierrick en retour.
— Je ne me suis rendu compte que récemment que j'étais plus qu'attaché à vous. En fait, je connaissais vos sentiments sans croire à leur profondeur.
Maintenant, il pouvait tout lui dire... ou presque.
Il continua :
— Je ne voulais pas perdre ma corne, mais grâce à la licornéenne qu'a épousé maître Frédérick, je sais désormais que je la garderai, même si nous nous unissons.
— Tu n'en as plus de toute façon, glissa Pierrick.
— Seulement, jusqu'à la prochaine lune. Le transfert d'âme ne durera que jusque là. Pardon d'avoir menti. C'est vrai que je ne déteste pas pas la force des orcéants, mais j'aime être un licornéen et Byll a hâte de retourner dans son corps.
— Eh bien, tu peux te vanter de m'avoir fait passer par tout un tas d'émotions. Je ne sais plus si je dois être content, furieux ou triste, répondit Pierrick avant de lui déposer un rapide baiser sur le genou.
Korel posa en douceur la main dessus. Lui aussi était dans tous ses états. Une relation nouvelle débutait avec Pierrick...

mardi 29 novembre 2016

Orcéant - 60

— Avant que nous annoncions aux autres la nouvelle, il y a autre chose dont nous devons parler.
Korel retint son souffle, cherchant en vain dans sa nervosité sa tresse sur son épaule pour la tirer.
Pierrick continua :
— Il ne t'a pas échappé que j'étais fâché avec toi ou plutôt avec Byll, n'est-ce pas ?
— Je l'ai remarqué, oui.
— Et tu te rappelles aussi sûrement quand j'ai exposé Rouge...
Pierrick toujours si franc et si direct était en train de tourner autour du pot. C'était nouveau. Si les rôles avaient été inversés, que c'était Korel qui avait été en train de parler, Pierrick se serait impatienté.
— En effet, oui.
— Et il y a aussi eu notre conversation  après que Élissande soit partie brusquement...
Korel confirma d'un hochement de tête. Il commençait à avoir l'impression que Pierrick s'était perdu quelque part en chemin. Ce n'était peut-être pas gentil de sa part de le laisser s'embourber ainsi.
— Deux êtres du même sexe qui s'aiment, qu'elle soit ou non de la même espèce, cela ne te gêne pas, hein ?
— Du moment que c'est profondément, non.
— Alors, dans mon cas... A ton égard...
Korel n'avait jamais vu Pierrick aussi embarrassé, pas même quand il s'était mis nu devant eux pour que Élissande puisse se servir de lui comme modèle pour donner une apparence humaine au dragon.
Il se décida à l'aider pour accélérer les choses :
— Oui, je sais que vous éprouvez de l'attirance pour moi. Enfin, du moins quand j'étais un licornéen.
— Tu étais certes un vrai régal pour les yeux, mais à t'entendre, je te désirais et c'est tout. Je t'aime, bon sang !
— Même en orcéant ?
— Évidemment, comment peux-tu ne serait-ce qu'en douter ?!
Le cœur de Korel se mit à battre à tout rompre. Il le croyait. Sa voix, son corps entier, vibrait d'une authentique indignation.
— Peut-être parce que vous ne cessez de dénigrer leur crâne lisse comme un œuf, leurs deux grosses dents dépassant de leur bouche, leur taille démesurée et jusqu'à la couleur bleue glacée de leur peau.
— Je pense toujours qu'ils sont laids comme des pous, mais puisqu'il s'agit de toi, je peux bien faire une exception !
Il était sincère et Korel en éprouvait un tel bonheur qu'il comprit combien il avait espéré que l'amour de Pierrick soit vrai.
Oh, bien sûr, le rouquin était pétri de défauts – impatient, indélicat, autoritaire – mais il avait du cœur, autrement, il n'aurait pas été là, au beau milieu de nulle part à la recherche de personnes voulant changer le monde pour qu'il soit meilleur et plus juste pour tous les êtres qu'il abritait.

lundi 28 novembre 2016

Orcéant - 59

— Tu es vraiment certain que c'est ce que tu veux, passer le restant de tes jours dans ce corps d'orcéant qui n'est pas le tien ? demanda Pierrick.
— Oui, assura Korek sans hésiter.
Il enchaînait mensonge sur mensonge. La vérité sur le transfert d'âmes ayant éclaté, il y avait vu une dernière chance de savoir si Pierrick ne l'aimait que pour son apparence ou pas et hélas, cela semblait bien être le cas.
Il finirait par comprendre que Korel avait menti, mais cela n'avait aucune importance, car le licornéen saurait à quoi s'en tenir sur son amour de pacotille.
— Donc si j'exige que nous nous débrouillions pour que les choses reviennent comme avant, tu refuseras ?
Korel se sentit piégé. D'une certaine façon, en changeant de corps, il avait quitté son état de serviteur, mais en tant qu'orcéant, Pierrick pouvait facilement le mettre en esclavage. Dans tous les cas, lui désobéir n'était normalement pas une option. Il ne l'avait jamais fait. Tout au plus, il essayait de montrer à Pierrick une autre voie quand celle choisit par ce dernier lui semblait mauvaise...
— Qui ne dit mot, consent, trancha Pierrick. Assieds-toi donc, qu'on soit à la même hauteur, ajouta-t-il.
Korel s'exécuta sans tarder : il avait mal au cou et au dos à force d'être penché sur lui.
— Bon, maintenant que ça, c'est réglé, venons en au problème qui en découle. Si nous tournons quasiment en rond depuis des jours et des jours, c'est parce que Byll ne parvient pas à utiliser les pouvoirs de ta corne, n'est-ce pas ?
La culpabilité submergea Korel. Avec son désir égoïste de tester les sentiments de Pierrick, il avait enrayé leur quête de libération des espèces. Il en était tout sauf fier. Que Pierrick abandonne si vite l'affaire de sa nouvelle apparence pour y revenir était d'autant plus admirable et surprenant.
— Je m'efforce de lui apprendre, mais sans trop de succès pour le moment. C'est d'instinct que je m'en suis toujours servi.
— Si au bout du compte, il s'en révèle incapable, nous devrons nous débrouiller pour dénicher des alliés d'une autre manière. En ville, dans les auberges, il doit y avoir des moyens de délier des langues et d'apprendre s'il existe des gens qui veulent, comme nous, que les espèces d'Erret soient libres. Nous ne devons pas être les seuls à nous insurger de la façon déplorable dont certaines espèces sont traitées.
Pierrick lui tapota le genou et Korel en éprouva un mystérieux réconfort.
— Oui, balbutia-t-il.
Pierrick n'abandonnait finalement pas alors même que le licornéen était dans la peau d'un autre, un être qu'il considérait laid. Peut-être que Korel l'avait jugé trop hâtivement. Après tout, lui-même n'aurait-il pas été contrarié si Pierrick s'était mué en orcéant ? N'aurait-il pas insisté pour qu'il redevienne lui-même, celui qu'il connaissait depuis toujours ? La réponse était oui.
— Je ne sais plus où nous sommes avec tous ses tours et détours, mais en suivant la route, nous ne manquerons pas de tomber sur une.
Korel acquiesça. Il brûlait de l'interroger de savoir si vraiment cela ne changeait rien pour Pierrick qu'il soit un orcéant, s'il l'aimait toujours, mais il n'osait pas. Son désir de poursuivre leur quête était une sorte de confirmation, mais insuffisante.