lundi 29 février 2016

Contes modernes - 227

— Ah ça, je n'en sais rien...
Mael l'aurait volontiers étranglé. Mais tout ce qu'il pouvait faire, c'était s'énerver...
Son agent reprit :
— Ce que je peux te dire, c'est que la police a découvert que la bonne femme qui t'a menacé d'un couteau avait volé ton chéri quand il était bébé et l'avait gardé enfermé pour jouer à la poupée. Une vraie folle dingue.
Ce n'était donc pas la véritable mère de Ray. Mael en éprouva du soulagement tout en plaignant le jeune homme. Apprendre une chose pareille avait dû le bouleverser.
— A-t-il été blessé ?
— Non, je ne crois pas. A moins de compter de ses cheveux qui ont été coupés. Il aurait pu figurer dans le livre des records avec !
Ça, Mael s'en moquait. Ce qu'il voulait, c'était que Ray soit à ses côtés, mais sans doute était-ce égoïste de sa part vu qu'il allait peut-être rester handicapé... Ne serait-ce pas une autre forme d'enfermement pour Ray ?
— Retrouve-le, je t'en prie.
Gérard poussa un long soupir.
— Je vais essayer. Je m'occuperai également de préparer un communiqué de presse pour annoncer ta relation avec un homme.
Mael fut surpris, son agent s'étant toujours montré hostile à ce qu'il révèle sa bisexualité.
— Vraiment ? demanda-t-il, incrédule.
— Je t'aurais bien suggéré de te débrouiller pour que garder cela secret, mais ça a l'air sérieux pour une fois...
C'était positif que Gérard se montre coopératif, mais là encore, Mael n'en éprouva aucune joie. Tout était noir pour lui, au propre comme au figuré. Il était immobilisé et Ray était hors de sa portée, quelque part dans le vaste monde...

    Des jours s'écoulèrent longs et douloureux, se muant en semaines, puis en mois, tout cela dans le noir le plus complet, sans pouvoir se déplacer. Ray demeurait introuvable.
Mael finit par congédier Gérard. Il lui semblait que sa carrière d'acteur était finie et qu'il n'avait par conséquent plus besoin d'agent.
N'étant pas capable de partir lui-même à la recherche de Ray, il embaucha quelqu'un pour le faire, hélas, sans plus de résultat.
Quand il quitta enfin l'hôpital, en fauteuil roulant, Mael était au désespoir. Ray était perdu. Sa vie était foutue. Il ne parvenait plus à croire aux promesses de récupération du docteur Dinère.
Lui qui avait toujours évité l'alcool et la drogue faillit sombrer dedans, mais il se raccrocha ultimement à l'infime espoir qu'un jour, sa route croiserait à nouveau celle de Ray.

vendredi 26 février 2016

Contes modernes - 226

Quand il reprit conscience, il était plongé dans l'obscurité la plus totale. Il voulut bouger le bras pour allumer une lumière, voir où il était, mais il en fut incapable. Mael n'avait jamais cru à l'enfer ou au paradis, pas plus qu'à la réincarnation, pour lui, la mort, c'était le néant, et si son corps ne répondait pas, son esprit lui semblait bien vivant...
Il n'eut pas le temps de s'interroger davantage, déjà une voix inconnue le rassurait, l'informant qu'il était à l'hôpital. Une infirmière.
Mael comprit alors sans qu'elle ait besoin de le lui dire: il ne voyait rien parce qu'il était devenu aveugle et il ne pouvait bouger parce qu'il était paralysé.
Après pareille chute, c'était déjà un miracle qu'il ne soit pas allongé sous la terre au cimetière. Impossible de se réjouir pour autant.
— Mon état est-il temporaire ou définitif ?
Au moins pouvait-il encore parler. L'infirmière biaisa : le docteur allait venir.
Mael attendit, s'inquiétant pour lui, mais aussi pour Ray : qu'était-il advenu du jeune homme ? L'infirmière ne savait rien. C'était une de ses fans, mais elle n'avait rien lu dans les journaux au sujet des personnes présentes dans l'appartement avec l'acteur.
Enfin, le docteur fut là. Il se présenta : Valérian Dinère. Il lui expliqua que sa chute avait causé des lésions importantes à ses organes. Il ne le perdit pas en termes techniques, exposant les choses franchement, tout en le ménageant. En  substance, le corps de Mael aurait besoin de temps pour se guérir et se réparer, mais il ne demeurerait pas cloué au lit. En revanche, il n'était pas certain qu'il recouvre la vue.
Le docteur Dinère termina sa visite en déclarant qu'il avait beaucoup aimé le dernier film dans lequel avait joué Mael qu'il avait eu l'occasion de voir au cinéma avec un de ses amis les plus chers, un certain Albin et qu'il comptait bien le revoir dans d'autres.
C'était encourageant, mais Mael ne fut qu'à moitié rassuré. Il n'avait rien d'autre à faire que se tracasser dans cette obscurité qui était devenue la sienne, frustré de ne pouvoir remuer le plus petit doigt alors qu'il aurait voulu partir en quête de Ray.
Et puis, après une éternité, Gérard débarqua, catastrophé et soulagé à la fois. Il lui raconta comment une camionnette rose garée sous la fenêtre dont Mael était tombé lui avait sauvé la vie et comment sa chute spectaculaire avait fait les choux gras de la presse people.
Mael eut du mal à l'arrêter pour le questionner au sujet de Ray.
— Ah oui, ta conquête... Ma foi, cela n'a pas été facile d'étouffer le scandale, mais j'y suis parvenu.
Mael s'agaça de l'attitude de Gérard. Ray était celui qu'il aimait, pas quelqu'un en passant et il se moquait que le monde entier sache que la mère de ce dernier avait contribué à sa chute.
— Ça ne me dit pas ce qui lui est arrivé ! s'écria-t-il.

jeudi 25 février 2016

Contes modernes - 225

Mael commença à craindre qu'elle ne blesse Ray. Il s'interposa à son tour, repassant devant la lame que brandissait la mère du jeune homme.
— Ouvrez moi la porte et je m'en vais, offrit-il.
Il n'avait pas la moindre intention de laisser Ray derrière lui, mais escomptait l'apaiser ainsi et gagner du temps.
La folle – il n'y avait pas d'autre mot – secoua la tête.
— Vous êtes venu par la fenêtre, vous n'avez qu'à repartir par là !
Mael protesta sans qu'elle n'en démorde et il prit finalement le chemin du salon à pas lents sous la menace du couteau jusqu'à se retrouver devant la fenêtre. Ray les suivait, l'air perdu, tordant sa tresse entre ses doigts. L'horreur du monde extérieur s'était invité dans les murs de l'appartement, songea Mael.
— Allez, ouste, glapit la femme.
Mael hésitait.
Qu'il tarde déplut à la folle.
— Qu'attendez-vous ?
— Je m'inquiète pour Ray... commença Mael.
— Ce n'est pas votre rôle, coupa-t-elle. Il est à moi ! Si quelqu'un ose toucher à ne serait-ce qu'un seul de ses cheveux, je le lui ferai payer.
Mael aurait ri s'il n'avait fait craint la réaction de la mère de Ray. Il n'avait certes pas blessé le jeune homme, mais il avait dénoué sa tresse, fait couler en cascade la magnifique chevelure entre ses doigts et avait enfoui les mains dedans...
— C'est peut-être votre fils, mais ça ne vous donne pas tous les droits sur lui, fit-il remarquer.
Elle chargea sur lui sans prévenir. Mael recula par réflexe. Dans le même temps, Ray se précipita entre lui et la lame du couteau. Mael crut voir la tresse se détacher tandis que lui-même se sentait basculer en arrière. Il avait heurté le rebord de la fenêtre et son mouvement vif l'avait déséquilibré.
Il battit des bras, cherchant à se rattraper à quelque chose, mais en vain. Il entendit Ray hurler son nom. Il tombait inexorablement. Il allait mourir. Une certitude effrayante.
Il espéra que Ray finirait par sortir, que les articles sur sa mort seraient positif...
Et puis, il arriva en bas des sept étages. Il y eut un bruit de tôle froissé. A l'impact, la douleur fut terrible. Le ciel était d'un bleu sanglant. Comme un lointain écho, il entendait encore Ray. Il cligna des yeux. Il avait si mal. Tout devint noir.