jeudi 28 mars 2013

A travers les âges - 81

Dake se pencha vers son professeur qui était revenu en arrière pour détailler comment il avait réussi à l'épouser et pressa ses lèvres contre les siennes. M.Toukka réagit au quart de tour. Il insinua sa langue dans la bouche de Dake et le renversa sur le canapé. Ce que ressentait l'adolescent était indescriptible. C'était nouveau, destabilisant, mais familier et agréable.
Le baiser n'en finissait plus. Le souffle manquait à Dake. A travers leurs vêtements, il sentait l'érection de son professeur contre la sienne. Enfin, Noah s'écarta légèrement.
– Je me suis laissé emporter, je crois, souffla-t-il, avant de se rasseoir à distance.
Dake se redressa sans mot dire, le coeur battant à tout rompre.
– Où en étais-je ? Ah, oui... Tu avais beau te montrer distant, je n'avais pas l'impression que tu sois complètement insensible à mes charmes,  et j'ai demandé ta main à ton tuteur légal, ton frère, comptant sur l'aide de ta mère qui semblait me considérer comme un bon parti.
Dake n'en revenait pas. M.Toukka continuait comme si de rien n'était, comme s'il ne lui avait  pas rendu avec passion son timide baiser !
– Vous croyez-vous en tirer comme ça, coupa-t-il, furieux.
– Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda M.Toukka.
– Je parle du baiser ! s'insurgea Dake.
Noah eut le bon goût de paraître gêné. Il se racla la gorge.
– Oh. Ça. Je suis enchanté, mais je ne veux pas te brusquer, à moins bien sûr que tu veux que nous allions plus loin dès maintenant ?
Dake avait oublié que s'embrasser n'était jamais qu'une première étape. Passer à la suivante, c'était aller trop vite, même si une petite voix en lui soufflait que non. En un sens, il le connaissait depuis des siècles, mais en vérité, cela ne faisait jamais que quinze jours. Que Jehan et tous les autres fassent parti de M.Toukka n'empêchait pas ce dernier d'être un quasi-inconnu.
– Reprenez... Reprends l'histoire, marmonna-t-il, sans oser croiser les yeux gris de Noah.
Il y eut un silence, puis M.Toukka reprit :
– Très bien. Ta mère m'était en effet favorable, mais chose rare, elle ne voulait pas te marier contre ton gré. Quant à ton frère, à qui le dernier mot revenait, il était dans une impasse. Il se devait de refuser mon offre, comme toutes les autres, tu n'étais après tout, qu'un jeune homme travesti en femme. En même temps, il savait que plus le temps passerait, moins tu ferais une fille crédible. Si ta mère resterait aveugle, désireuse de préserver la fiction que sa fille chérie était en vie, ce ne serait pas le cas des autres gens. Il ne restait plus qu'à compter sur le fait que ton époux voudrait éviter le scandale qui ne manquerait pas s'éclater s'il osait révéler qu'il avait épousé un homme.

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Prochain épisode : mardi 2 avril. Je vous souhaite en avance de joyeuses Pâques !

mercredi 27 mars 2013

A travers les âges - 80

– ...Tu m'as donné un coup de poing dans le ventre et après une insulte bien sentie, et méritée, je suppose, tu es parti dans un grand envol de jupons. Je ne soupçonnais pas encore ton véritable sexe, mais je me rappelle avoir été surpris. Une giffle eut été plus féminin, surtout pour une demoiselle de ton  rang. Je ne me suis pas découragé pour autant. Je me suis rendu aux mêmes bals et soirées que toi, t'invitant à danser. Tu n'avais dû rien dire à ta mère sur le baiser et tu n'osais refuser mes propositions. Cependant, c'est à peine si tu ouvrais la bouche sur la piste. J'ai bien dû te présenter mes excuses cent fois, mais tu ne voulais pas les accepter. Ma seule consolation est que tu ne semblais favoriser aucun des prétendants à ta main.
– Cela semble logique puisque j'étais en fait un mec, intervint Dake.
– C'est sûr que cacher ça à son mari, cela s'apparente à une mission impossible... Mais où en étais-je ?
– J'envoyais promener tous ceux qui me couraient après... Mais tout cela ne me dit pas pourquoi je me travestissais ? J'étais en mission d'espionnage ? Cela me plaisait ? Vous le savez, non ?
– Certes, j'ai fini par l'apprendre et je vais y venir, si tu me laisses continuer.
Dake protesta, c'est tout de suite qu'il voulait savoir ! M.Toukka, devant son insistance s'inclina :
– Très bien, je t'explique. Quand tu avais dix ans, peu après que  ton père soit décédé dans un accident de chasse,  ta jeune soeur a succombé à une forte fièvre. Vous vous ressembliez beaucoup, et ta mère, folle de chagrin t'a confondue avec elle. Ton frère aîné, encore bien jeune à l'époque, t'a encouragé à entrer dans son jeu. Sans l'aide de ta mère, gérer les affaires de la famille était bien trop lourd pour lui. Ton « toi garçon » a prétendument été envoyé en pension tandis que tu devenais ta soeur.
– C'est complètement dingue ! s'écria Dake.
– Mais vrai. Seulement, ni ton frère ni toi n'avez su comment arrêter cette mascarade qui a perduré jusqu'à ce que tu sois en âge de te marier. Il faut dire que dès que sa « précieuse fille » attrapais ne serait-ce qu'un léger coup de froid, ta mère était dans tous ses états. Vous avez donc continué, d'autant plus que toi, c'était quand tu revenais soit-disant de pension et que tu enfilais tes habits de garçon que tu avais le sentiment de jouer un rôle. Evidemment, j'aurais préféré savoir tout ça avant notre nuit de noces que tu n'as eu cesse de repousser, craignant ma réaction. Je t'ai dit que cela ne changeait rien pour moi et je te l'ai aussitôt prouvé en te caressant partout... Oui, malgré tout, cette nuit-là a été jouissive.
Dake décida que M.Toukka faisait exprès d'insister sur leurs moments d'intimités. Il résista à l'envie de lui jeter à la figure que, lui aussi, il semblait captivé par le passé, autrement plutôt que de parler de ça, pourquoi ne l'embrassait-il pas !? Et soudain une pensée frappa l'adolescent, il n'avait pas besoin d'attendre que M.T... Noah fasse le premier geste. D'accord, il n'était pas expérimenté dans cette vie, mais il pouvait se référer aux autres.

mardi 26 mars 2013

A travers les âges - 79

Dake resta interdit. Que M.Toukka marchande était inattendu, d'autant plus que sa demande était modeste. Il semblait à Dake que son professeur aurait pu exiger plus, comme un baiser, par exemple. En même temps, appeler son professeur de façon familière, c'était super embarrassant.
– S'il te plaît, Noah, dit-il de la voix la plus naturelle qu'il put.
Un éclatant sourire de M.Toukka récompensa son effort.
– Voyons... C'était au dix-septième siècle. J'étais un marquis, je m'appelais Eustache. Et toi, tu étais une jolie jeune fille...
– Je croyais que vous vous concentriez sur les vies où nous étions de même sexe, interrompit Dake.
– C'est le cas. J'allais dire « du moins en apparence. » Tu étais travesti quand nous nous sommes rencontrés. Nous étions à un bal et à l'âge de trente-six ans, en tant qu'héritier, mes parents me pressaient de prendre épouse.
Dake cligna des yeux. Ce n'était pas comme d'habitude. Il n'était pas comme transporté dans le passé. Il était désespéremment là, assis sur le canapé juste à côté de M.Toukka. Il arrêta son professeur :
– Attendez. Vous êtes sûr que c'était vraiment moi, cette jouvencelle ?
Encore sous l'influence de sa vie au Moyen Âge, le terme lui avait échappé.
– Oui, bien sûr.
– Mais rien ne me revient !
M.Toukka remonta ses lunettes sur son nez.
– Si l'on songe aux autres fois, c'est étonnant. Cependant, à l'échelle de tes autres vies, cela ne l'est pas. Est-ce que tu préfères que je ne poursuive pas ?
– Non, non.
– Ce jour-là, quand je t'ai repéré sur la piste de danse, mon coeur s'est arrêté de battre. Tu étais belle comme un ange avec tes longs cheveux blonds remontés en chignon. Je me suis tout de suite renseigné sur toi. Tu étais la fille de la comtesse Helaimot et tu étais à marier. Nous étions du même monde, libres tout les deux, c'était parfait. J'ai attendu que le menuet se termine et je me suis débrouillé pour faire ta connaissance. Nous avons dansé ensemble une pavane. Tu étais adorable et je n'avais plus qu'une envie, c'était de t'embrasser. La danse achevée, je  t'ai entraîné dans les jardins sous prétexte d'admirer la fontaine fleurie de notre hôte. Là, au clair de lune, je n'ai pas pu résister plus longtemps, je t'ai attiré contre moi et j'ai capturé ta bouche rose et tentante...
Dake s'humecta les lèvres. Se souvenir d'une autre vie, c'était une expérience unique, très réelle et très troublante, mais entendre  M.Toukka raconter pour de vrai, c'était presque pire. Vraiment, comment son professeur pouvait-il lui sortir ça, sans passer à l'acte dans le présent ! C'était frustrant !