vendredi 28 septembre 2012

Rendez-vous manqué - 81

C'était vrai, mais Al n'était pas prêt à renoncer à Beckett pour rentrer dans les bonnes grâces de ses parents. Il aurait pu mentir bien sûr, dire qu'il regrettait ses « erreurs », mais la répugnance de l'adolescent pour le mensonge avait commencé à déteindre sur lui.
– Je ne vois pas le problème. Tout ce que vous voulez, c'est être débarrassé de moi. De mon côté, tout ce que je souhaite, c'est mon appartement, mes affaires et une chance de terminer mes études afin d'obtenir un travail...
– Je ne veux plus te donner d'argent. Si tu n'as rien de plus à nous dire, sors d'ici, coupa son père.
– Je ne partirai pas tant que vous n'accéderez pas à ma demande et je vous souhaite bonne chance pour réussir à me mettre à la porte.
Maud lui avait appris combien il était difficile de mettre dehors quelqu'un d'invisible qui s'y refusait.
– Chéri ! Fais quelque chose !
Sa mère perdait son calme. C'était elle qui avait toujours eu le plus de mal à supporter l'invisible présence de son fils.
Al se dégoûtait de faire en quelque sorte du chantage à ses parents. Mais le pire de tout, c'est qu'il les menaçait tout simplement de rester avec eux. Il aurait dû s'efforcer de devenir financièrement indépendant d'eux bien plus tôt... excepté qu'il les avait crus quand ils lui avaient dit et répété qu'il ne pourrait jamais rien faire de sa vie en raison de son invisibilité.
– A cause de mon état, je ne suis pas en mesure de vous faire un procès pour m'avoir jeté à la rue, et vous, vous ne pouvez pas me faire expulser par la police.
Son père grinça des dents tandis que sa mère s'affalait dans le fauteuil le plus proche.
– Ne crois pas que nous allons céder comme ça !
– Vraiment ? Alors, comme tout bon fantôme, je viendrai vous tirer les pieds dans votre lit cette nuit.
C'était une bravade. Al était à deux doigts de renoncer. Tout cela lui faisait trop mal.
– Très bien, tu as gagné ! Je suppose que c'est le prix à payer pour avoir mis une monstruosité au monde, grommela son père.
Al, glacé jusqu'à l'os, rectifia mentalement : c'était leur manque de cœur qui les avait amenés à cette situation.
Même après que son père ait baissé les bras, Al dut encore batailler longtemps et ce n'est que tard dans la nuit qu'il quitta enfin la maison familiale, avec les clefs de son appartement à la main. Heureusement, à minuit et des poussières, les rues étaient désertes, à l'exception de quelques chats en promenade si bien qu'il n'y avait personne pour s'étonner de voir un trousseau de clefs flotter dans les airs.  L'inconvénient, c'est qu'il faisait froid. Regrettant qu'il soit trop tard pour retourner chez Beckett, le jeune homme invisible se mit à courir pour gagner son appartement. Son père n'avait pas encore résilié le bail, mais avait en revanche commencé à vendre ce qu'il contenait et Al appréhendait l'état dans lequel il allait retrouver les lieux.

jeudi 27 septembre 2012

Rendez-vous manqué - 80

Quand Al se retrouva devant la maison familiale où il avait grandit, il resta longtemps devant, à contempler ses murs blanchis à la chaux, son toit aux tuiles pimpantes et ses fenêtres aux volets verts, agrémentées de jardinières. Il n'était plus certain que jouer aux fantômes soit une si bonne idée que cela. L'approche frontale semblait plus raisonnable, mais nécessitait une bonne dose de courage. La dernière fois qu'il leur avait parlés, il s'était fait chasser comme un malpropre. Ultimement, il sonna, l'estomac noué et la gorge serrée, sans être vraiment fixé sur ce qu'il ferait. Sa mère ouvrit, le visage froid et sévère. Ne voyant personne, elle s'apprêtait à refermer après s'être plaint à mi-voix des enfants blagueurs, quand Al la salua. Elle plissa le nez et claqua la porte.
Elle avait choisi pour lui, se dit Al. Il enjamba le portillon, fit le tour de la maison, et passa par la porte-fenêtre de la terrasse qu'il savait n'être que rarement fermée à clef. Il ne ressentait aucun plaisir à s'introduire chez ses parents comme un voleur, mais il était décidé à obtenir gain de cause. Il traversa la cuisine blanche et noire, longea le couloir et déboucha dans le salon où sa mère tordait un mouchoir en soie entre ses doigts, tout en parlant de lui. Son père, bien calé dans l'un des fauteuils en cuir, l'écoutait, son journal replié sur les genoux, sans trahir aucune émotion.
– Il est sans ressources. Il est même surprenant qu'il ne soit pas venu plus tôt, déclara-t-il finalement.
– Nous n'allons quand même pas nous embarrasser à nouveau de lui ! s'exclama sa mère avec horreur.
– Pas ici, bien sûr. Mais s'il reconnaît ses erreurs...
Al serra les dents. Il n'avait rien fait de mal. Rencontrer Beckett était la meilleure chose qui lui soit arrivée. Ne pouvant supporter d'en entendre plus, il s'approcha d'eux sans faire de bruit et cria « bouh ! »

Sa mère pâlit et son père se raidit dans son siège.
– Comment es-tu entré ?!
– Quelle importance ?
– Tu n'es pas le bienvenu, clama sa mère, en  recouvrant son nez de son mouchoir froissé.
– Pourquoi es-tu là ? demanda son père d'un ton glacial.
Al, se sentant fléchir devant leur froideur, pensa aux yeux anthracites souriants de Beckett, et parla de l'avenir qu'il pourrait avoir : un travail qu'il ferait chez lui et qui lui permettrait d'être financièrement indépendant à terme.
Sa mère se gaussa, son père haussa un sourcil plus que dubitatif. Le jeune homme invisible insista.
– Quand bien même tu y parviendrais, ce dont je doute, cela ne change rien à la raison pour laquelle nous t'avons coupé les vivres et mis dehors, remarqua son père.

mercredi 26 septembre 2012

Rendez-vous manqué - 79


Quand lundi arriva, Al eut bien envie de repousser une fois encore la visite à ses parents, mais il ne le fit pas. Cela n'aurait pas été raisonnable et Cole l'aurait sûrement traité de froussard. Le grand frère de Beckett n'était en effet pas un tendre.
Cependant, il ne servait à rien qu'il prenne trop tôt le chemin de la maison familiale, car ses parents seraient alors encore au travail. Al attendit donc, partagé entre le sentiment que les aiguilles avançaient trop lentement et celui qu'elles allaient trop vite. Il aurait bien voulu ne jamais y aller et en même temps, que la scène pénible qui s'annonçait soit déjà derrière lui.
Le retour de Zoé du collège aux alentours de 16 heures, le motiva à partir. Il descendit la prévenir qu'il n'allait pas tarder à se rendre chez ses parents et qu'il ne savait pas exactement à quelle heure il rentrerait.
– Vas-y et restes-y, rétorqua la petite sœur de Beckett.
Le jeune homme invisible retint un soupir devant son hostilité. Dès qu'elle aurait quitté l'entrée, il ôterait les habits colorés que lui prêtaient Beckett et s'en irait.
– Qu'est-ce que tu attends ? reprit Zoé comme il ne bougeait pas.
Al hésitait à lui expliquer, quand il redevint visible. Zoé en resta bouche bée, puis elle rougit et bégaya :
– Tu es vraiment beau. Beckett ne mentait pas...
Al qui avait toujours eu du mal à croire qu'il était séduisant bien que Beckett le lui ait assuré, et que Maud et Garance l'aient complimenté chacun une fois sur son physique, fut cette fois convaincu que c'était le cas, tout simplement parce que cela venait de Zoé qui ne l'appréciait pas du tout à la base.
– Merci, murmura-t-il, tout en sachant que cela n'avait pas d'importance, puisqu'il était invisible avant tout, ce qui lui valait d'être considéré comme un monstre par la plupart des gens, ses parents compris.
– Tu as l'air triste, dit-elle, et elle ne cessa de le dévorer des yeux jusqu'à ce qu'il soit de nouveau invisible.
Après quoi, elle commença à grimper l'escalier, se retourna sur la cinquième marche pour lui souhaiter bonne chance avec sa famille et acheva sa montée.
Al comprit à cet encouragement que le regard de Zoé sur lui avait changé, parce qu'elle l'avait vu, « beau » et « triste. »  Cela lui redonna un peu d'espoir vis à vis de ses parents. Peut-être qu'eux aussi arriveraient un jour à le voir autrement que comme une « chose »... Le jeune homme invisible se déshabilla, plia rapidement les vêtements colorés prêtés par Beckett et sortit, s'attardant un moment auprès de Scott qui avait déboulé du fond du jardin pour quémander des caresses.