jeudi 29 août 2019

Bleu Ciel Océan - 6

En tout les cas, mieux valait l’installer plus loin, car pour l’heure, les vagues léchaient ses pieds nus.
Il lui ôta son gilet de sauvetage et nota que son t-shirt était orné d’une sirène, ce qui avait un côté ironique.
Plutôt que de le tirer, il choisit de le soulever dans ses bras – il n’avait pas l’air bien lourd.  
Il fallut bien sûr que l’inconnu ouvre en grand ses yeux noirs bridés alors que Lukas le portait.
— Nani ? Anata wa dare desuka ? Watashi wa doka desuka ?
Mince, il ne parlait pas français. Et Lukas ne connaissait pas sa langue. Tout au plus reconnaissait-il que ce n’était pas du coréen ou du chinois. Et, par élimination, c’était probablement du japonais. Ou peut-être de l'indonésien.
Comme le jeune homme s’agitait, plutôt que de le lâcher par accident, Lukas préféra l’asseoir par terre en murmurant des paroles rassurantes en anglais que l’inconnu ne parut pas saisir. Il avait l’air sonné.
Il porta la main à son front et ses doigts fins effleurèrent sa bosse. Il grimaça.
Lukas lui adressa un sourire qu’il voulait rassurant.
— Je m’appelle Lukas.
Le jeune homme cligna des yeux.
Lukas, pour faire bonne mesure, répéta son prénom en tapotant la main contre son torse.
— Lukas, dit l’inconnu en le désignant.
Lukas acquiesça.
Le jeune asiatique – japonais ? –  se pointa, ouvrit la bouche et parut horrifié.
— Watashi wa… Wasuremashita.
L’inconnu dit encore et encore la même chose avec un désarroi manifeste en se prenant la tête entre les mains. Il n’était assurément pas en train de se présenter.
Lukas se rappela la bosse et  avec un certain effroi devina le problème : le pauvre jeune homme ne se souvenait même pas de son propre nom. Il devait être victime d’un traumatisme crânien.
— Ta mémoire va revenir bientôt, déclara-t-il, même s’il n’en savait rien.
Il dit la même chose en anglais sans que cela calme le jeune homme qui se mit à pleurer comme un petit enfant.
Lukas qui s’était agenouillé près de lui l’attira dans ses bras pour tenter de le consoler et lui frotta le dos.
Le jeune homme se laissa faire.
Ses pleurs finirent par se tarir et Lukas le libéra.
— Ça va mieux ? demanda-t-il.
Évidemment, il ne reçut pas de réponse.
Il avait vraiment gagné le pompon comme compagnon d’infortune : un étranger qui ne parlait pas sa langue et avait oublié jusqu’à son propre nom. Il ne pouvait même pas lui expliquer qu’ils étaient naufragés, la situation était toutefois assez explicite.

mercredi 28 août 2019

Bleu Ciel Océan - 5

Il ouvrit les yeux sur un ciel bleu pur comme s’il n’y avait pas eu d’horrible tempête, de quasi-naufrage et de chute dans les flots. Il était allongé sur du sable chaud. Vivant, il était vivant !
Il se redressa avec difficulté, l’océan s’étendait à perte vue devant lui. Du bleu partout devant ses yeux. Cela aurait pu être beau, si cela n’avait pas été un cauchemar. Il n’avait pas la moindre idée où il était, cependant, vu le trajet de la croisière, il était peu probable qu’il ait échoué sur une terre habitée. Il soupçonnait se trouver sur une île déserte où le courant l’avait porté par miracle.
Il se mit debout avec peine. Des souvenirs de Robinson Crusoé, de Vendredi ou la vie sauvage et du film Seul au monde avec Tom Hanks remontèrent à son esprit comme des épaves.
Dans son cas, il n’avait rien à récupérer, puisque le naufrage avait à priori été évité. Il n’avait à sa disposition que ce qu’il avait sur le dos : un gilet de sauvetage orange, un chemise blanche, un pantalon en coton léger, des chaussures toilées et un maillot de bain noir – il avait escompté se rendre à la piscine du paquebot, seulement la tempête l’avait distrait de ses plans. Ses poches étaient vides : pas le plus petit briquet, pas le moindre couteau suisse. Il n’avait même pas sa Rolex.
Il inspira à fond, il était inutile de paniquer. Il lui fallait juste s’organiser : dénicher de l’eau douce, de quoi manger, écrire un message de secours, fabriquer un abri ou en trouver un.
Il défit son encombrant gilet de sauvetage et le déposa sur le sable – vu qu’il était orange vif, ce serait facile de le repérer et récupérer plus tard. A pas lents, il avança ensuite sur la plage, regardant s’il y avait des choses utiles ou comestibles autour de lui. Il ramassa un coquillage, puis un bâton, mais les laissa tomber à la vue d’une silhouette étendue sur le sable.
Il se précipita à la fois surpris et soucieux. La personne était allongée face contre terre. Il la retourna avec précaution. 
C’était un jeune asiatique en short et t-shirt par dessus lequel il portait un gilet de sauvetage identique à celui de Lukas. Apparemment, il n’était pas le seul passager à être passé par dessus bord. L’inconnu respirait et à l’exception d’une vilaine bosse sur la tempe, il ne semblait pas blessé.
Lukas hésita sur la marche à suivre : devait-il attendre que le jeune homme revienne à lui ou bien tenter de le réveiller ?

mardi 27 août 2019

Bleu Ciel Océan - 4

Lukas était à bord du paquebot au milieu des rires et des disputes de couples, de familles et de groupes d’amis. Il n’était certes pas l’unique personne en solo, mais il était à priori le seul qui ne parvenait pas à se mettre dans l’ambiance vacances. Il avait suivi avec attention l’exercice de sécurité obligatoire, contrairement à certains et, comme désormais grâce à l’accès à internet en Wi-fi, on pouvait travailler de partout, c’est ce qu’il faisait.
Le deuxième jour, il s’obligea à ranger son ordinateur et son téléphone portable et à quitter sa cabine. Cela n’empêcha pas son esprit continuer à fonctionner à cent à l’heure – clients, investissements…
Il aurait tout aussi bien pu être en voyage d’affaires ou dans ses bureaux.
Ce n’est que le troisième jour qu’il réussit enfin à se détendre.
Il était donc en train de bronzer tranquillement en sirotant un cocktail quand le temps jusque là resplendissant tourna.
Le vent se leva, soufflant fort, le soleil disparut derrière les nuages, les vagues s’agitèrent de plus en plus furieuses et la pluie tomba.
Lukas n’attendit pas qu’elle s’intensifie pour se mettre à l’abri.
En à peine une heure, ce qui n’était que du mauvais temps se mua en tempête. Par la fenêtre de sa cabine, Lukas regarda les éléments se déchaîner. Le bateau était de plus en plus secoué.
Soudain, il pencha vers la gauche sans revenir. Les meubles glissèrent. Un message du personnel de bord enjoignit au calme.
Il entendit des cris de panique. De l’eau était apparemment entré dans le bateau. Lukas jugea plus prudent d’enfiler son gilet de sauvetage.
La sirène d’urgence retentit quelques minutes plus tard, indiquant qu’il fallait se rendre au point de rassemblement.
Lukas sortit de sa cabine sans dessus dessous. Dans les couloirs, les gens se bousculaient sans façon. La plupart avait oublié les consignes ou ne les avait pas écoutées et aggravait la situation dans leur précipitation, n’hésitant pas à piétiner les autres comme si cela les aiderait à être plus vite en sécurité.
Ils étaient à l’extérieur, sur le pont, à quelques mètres des canots de sauvetage, quand quelqu’un chuta devant Lukas.
Un instant, il l’aidait à se relever et celui d’après, sans savoir comment, il tombait par dessus bord, dans l’eau froide.
Sa première réaction fut d’appeler au secours, puis il comprit que c’était peine perdue entre les mugissements du vent, le grondement des vagues et les cris des passagers. Mieux valait qu’il économise son souffle.
Il tenta de nager pour rester au niveau du paquebot dangereusement incliné, mais il s’épuisa vite.
Impuissant, ballotté par les flots, il le vit s’éloigner peu à peu, se redresser et disparaître à l’horizon, emportant avec lui l’espoir d’être sauvé.
Même si un membre de l’équipage se rendait compte qu’un passager manquait à l’appel et que des secours étaient envoyés, ce serait trop tard. Gilet de sauvetage ou pas, il allait finir noyé ou dans le ventre d’un requin. Sa mère s’en voudrait sûrement.
L’épuisement finit par lui faire perdre conscience.