mercredi 26 avril 2017

A travers les millénaires - 36

Dans la cage où il fut enfermé, il y avait  une soixantaine d'hommes assis, l'air défait et le regard éteint ou hanté. Ils étaient nombreux à porter des marques de coups. Wen aurait aimé échanger avec eux, mais il savait qu'il serait battu s'il parlait, alors il garda le silence. Il se sentait coupable de sa lâcheté, mais il n'était pas là pour tenter d'organiser une rébellion. Il voulait survivre pour être avec Hoshi.
Comme il n'y avait rien à faire, il laissa ses pensées vagabonder. D'abord, il s'évada dans ses vies passées, puis il imagina ce qui se passerait s'ils perdaient la guerre et que les saturniens décidaient de généraliser ce système d'humains de compagnie. Il lui semblait qu'en deux ou trois générations, les humains pourraient perdre leurs langues, et peut-être désapprendre à se tenir debout.
Même si c'était toujours mieux qu'une extinction totale de l'humanité, il préféra mettre cette terrifiante hypothèse de côté pour revenir à la manière dont Hoshi et lui s'étaient quittés.
Puisqu'il lui avait fait l'amour parce qu'il partait combattre, quand – et non si – il reviendrait, ne risquait-il pas de faire machine-arrière ? Wen ne pouvait qu'espérer qu'il n'en serait rien et qu'ils allaient pouvoir être heureux ensemble malgré la folie meurtrière qui s'étaient emparés du monde et ce système pervers d'humains de compagnie.
Il était déprimant d'attendre à ne rien faire au milieu de ces hommes qui n'en étaient plus tout à fait, mais au moins il n'avait plus personne à tuer.
Deux vies de suite à guerroyer, c'était trop. A dire vrai, sa toute première expérience en tant que soldat dans l'antiquité lui avait largement suffi.
Wen s'égara à nouveau dans les méandres du passé. Il avait de quoi faire, tant de beaux souvenirs à se rappeler. Ewen le gaulois l'essuyant à la sortie du bain. La soutane de Théodebert soulevé par le vent... C'était parfait pour s'évader de ce passé déprimant et de cet avenir qui s'annonçait sombre, éclairé toutefois par la présence de Hoshi.

Les jours passèrent longs et sensiblement identiques les uns aux autres, entouré de ces hommes qui avaient été forcés d'endosser le rôle d'animaux. Le silence régnait si ce n'est quelques reniflements, bâillements, soupirs et raclements de gorge. Il y avait aussi les bruits de déglutitions quand les repas étaient servis. Les moments les plus animés étaient quand un « maître » venait chercher son « animal. » Il était visible que certains auraient préféré périr d'ennui entassés dans la cage plutôt que de retourner avec leur propriétaire saturnien.  L'un d'eux avait hurlé et s'était débattu, mais le saturnien avait tiré sur sa laisse d'une main ferme et lui avait donné quelques décharges électriques. Wen assista également à une adoption. Le jeune homme aux longues oreilles et à la peau tachetée de bleus  suivit en tremblant son nouveau maître. Wen souhaita mentalement que ce saturnien-là soit moins sadique. .

mardi 25 avril 2017

A travers les millénaires - 35

Le panneau refermé, Wen s'empressa de se relever et enfila une des tuniques de Hoshi. Les jours précédents, il avait paradé dans sa glorieuse nudité, escomptant donner envie au saturnien de lui sauter dessus, mais sans succès.
Comment avait-il réussi dans les vies précédentes ? Il avait forcé, cajolé, persévéré, patienté... En amour, l'expérience n'était pas si utile que cela. Chaque fois était unique.
— Je t'avais prévenu, déclara soudain Hoshi, brisant le silence qui s'était installé entre eux.
— Oui.
— Tu regrettes ?
— D'être resté avec toi ? Jamais.
— Même si nous ne formons pas un couple, comme tu voudrais ?
— Oui. J'ai bon espoir que tu finisses par m'accepter comme je suis, dit Wen en montrant son corps d'adolescent mince et musclé à la peau citronnée.
— Tu es si jeune...
— Pas tant que cela. Enlace-moi et éblouis-moi.
Hoshi s'avança et lui effleura la joue du bout des doigts comme lui-même l'avait fait, il y a des années de cela, en le sortant de sa cellule. 
Wen retint son souffle tandis que le visage du saturnien s'approchait du sien et enfin, leurs lèvres se joignirent à nouveau. 
Les mains de Hoshi glissèrent sur ses fesses et Wen songea qu'il aurait mieux fait de ne pas se rhabiller.
Une part de lui se demandait pourquoi Hoshi avait enfin décidé de franchir le pas, l'autre s'en moquait, tout au bonheur de leur intimité retrouvée.
Hoshi le fit s'allonger sur la couchette, souleva sa tunique et le caressa franchement, comme un homme désespéré.
— Tu pars en mission demain, n'est-ce pas ? 
Le saturnien plus vrai que nature se figea un instant, puis sans confirmer ni nier, continua à goûter sa peau.
Wen abandonna et profita de l'instant. Le passé avait beaucoup d'importance, l'avenir aussi, mais ce qui comptait, c'était le présent et pour le moment, il était dans les bras de Hoshi.
Quand ils s'unirent enfin, Wen s'accrocha ses épaules comme un naufragé à son radeau et Hoshi lui fit voir des étoiles.

    Le lendemain, il le conduisit à la réserve, et le confia à des mains étrangères après lui avoir ébouriffé les cheveux. Wen voulait croire que ce n'était pas la dernière fois qu'ils se voyaient. Hoshi n'avait pas survécu toutes ses années pour lui être arraché aussi vite après les retrouvailles, pas encore. En même temps, c'était la guerre, cruelle et imprévisible.

lundi 24 avril 2017

A travers les millénaires - 34

— Tu embrasses comme lui, souffla Hoshi tout contre ses lèvres.
— Je suis lui et flatté que tu te souviennes des derniers que je t'ai donné.
— Tu es lui sans l'être, rectifia Hoshi.
Wen soupira.
— Seule l'enveloppe est différente.
— Et pourtant tu n'as eu ni les mêmes parents, ni la même éducation.
— En effet et je suis puceau. Je compte cependant sur toi pour y remédier.
— Toujours pressé de conclure.
— Oui, je n'ai pas changé sur ce point. J'aime unir nos corps et nos âmes. Et toi, tu as toujours tendance à couper les cheveux en quatre.
— Laisse-moi un peu de temps pour m'habituer, d'accord ?
Wen acquiesça, même s'il doutait une fois de plus qu'ils en aient. La longévité des humains de compagnie ne devaient pas être bien longue, même si dans son cas Hoshi prendrait soin de lui et ne s'amuserait pas à le frapper ou l'affamer.
— Merci.
— Tout ce qu'il te plaira, mon cœur.
C'était en quelque sorte la première fois que son âme-sœur était confronté à une autre incarnation de celui qu'il aimait. Dake lui avait confié qu'une fois que la mémoire de leur première rencontre lui était revenue, Iol lui avait manqué terriblement. Ce n'est qu'après qu'il avait réalisé que Noah et Iol ne faisaient qu'une seule et même personne en dépit des apparences.

    Wen ne mit pas longtemps à étouffer, confiné dans les quartiers de Hoshi. Ce dernier désertait la plupart du temps et quand il s'y trouvait, son souci de garder les distances était dur à supporter.
Wen réclama donc une promenade. Hoshi tergiversa, puis céda. Il lui fixa une bandeau orné de petites oreilles velues et une laisse à son collier et ils partirent, Wen, nu et à quatre pattes, Hoshi debout et habillé.
Wen se sentait parfaitement idiot. Renoncer d'une certaine façon à son humanité n'avait rien de plaisant, de quoi réaliser à quel point cela devait être dur pour Hoshi d'être devenu un saturnien alors qu'à la base il était un terrien.
Ils croisèrent d'autres saturniens accompagnés d'humains contraints de marcher sur les mains et les genoux. L'un d'eux obligea un grand gaillard affublé d'oreilles tombantes canines à faire le beau pour un comprimé. Un autre battit le sien, lui donnant de violents coups de pieds dans le ventre. C'était affreux. Wen cependant n'avait pas le droit de demander à rentrer. Hoshi, heureusement, ne tarda pas à le reconduire dans sa pièce après cela.