mercredi 5 août 2015

Contes modernes - 100

Seize jours après leur dispute, en soirée, alors que Cain étudiait dans sa chambre, il entendit la sonnette. Il laissa ses frères y répondre, n'attendant aucune visite, mais fut interpelé par les éclats de voix qui allaient crescendo. Il se leva de son bureau pour s'enquérir de la cause du remue-ménage qui mettait à mal sa concentration quand sa porte s'ouvrit à la volée sur Angel, son frère aîné se plaignant de son intrusion sur les talons.
Cain resta abasourdi, même dans ses rêves les plus fous, il n'avait imaginé qu'Angel affronterait le regard des autres pour lui.
Son frère râlait toujours, désireux d'en découdre en dépit de la taille de son adversaire. Angel attrapa son poing au vol, et le poussa sans ménagement dans le couloir. Cain éprouva un plaisir certain à voir son frère, toujours prompt à faire étalage de sa force, se faire dominer avec autant d'aisance et il ferma lui-même la porte au nez de son aîné. Il voulait écouter ce qu'Angel avait à lui dire sans que son frère ne s'emmêle.
— Je suis venu.
C'était une évidence dont la valeur n'échappait pas à Cain.
— Cela n'a pas été trop dur ?
— Bien sûr que si ! Mais il fait nuit tôt en décembre et au final, je n'ai pas croisé grand monde.
— Comment as-tu eu mon adresse ?
— Par le biais de l'association des grands brûlés. Puisque tu refusais de répondre à mes appels et à mes mails. Tu ne me laissais même pas te présenter des excuses...
C'était une accusation juste.
— Si je t'avais entendu, j'aurais accouru. Et c'est pour la même raison que je n'ai pas lu une ligne de ce que tu m'as écris... Honnêtement, je ne sais pas comment j'ai fait pour ne pas craquer, car c'était une torture...
— Tant mieux !
— Je t'aime...
— Drôle de façon de me le montrer que de m'ignorer pendant plus de dix jours ! grogna Angel.
Cain était tellement heureux qu'il soit là que même son mécontentement était une douce musique à ses oreilles.
— Tu as raison. Et toi, tu en as mis six à me contacter à nouveau, je le sais, car ils m'ont parus fort longs, comme tout ceux qui sont suivi, mais je ne pouvais plus continuer ainsi, à conduire des heures pour te voir et souffrir de t'abandonner chaque fois derrière moi.
Qu'Angel se soit déplacé lui permettait d'espérer autre chose, même s'il ne s'attendait pas à ce qu'il renouvelle trop souvent cet exploit.

mardi 4 août 2015

Contes modernes - 99

Après quelques kilomètres, Cain se sentit submergé par la tristesse. Comment avaient-ils pu en arriver à cette séparation brutale ? Pourquoi avait-il été autant gêné des compliments d'Angel qui lui avait pourtant montré de bien des façons qu'il tenait à lui et pas seulement pour son physique ? C'était un point sensible chez l'ancien pompier pour des raisons bien différentes de lui et il avait été plus que maladroit. Quand il se sentait inconfortable pour une raison ou pour une autre, il en oubliait qu'il pouvait blesser les autres, trop pris dans ses propres problèmes pour prendre la mesure de ce qu'il disait. Cela avait été pareil avec Ariel au sujet de l'homosexualité.
Comme les larmes aveuglaient Cain, il se dépêcha de s'arrêter sur le bas côté de la route. Une fois à l'arrêt, il posa son front sur le volant. Il se sentait épuisé. Il l'était entre ses nuits raccourcies pour boucler ses piges et les longs trajets en voiture réguliers et répétés, effectués bien souvent sous la pluie, ce qui ne simplifiait en rien la conduite.
Les efforts qu'il avait fournis, il les avait fait sans se poser de questions, l'amour aidant, l'accueil d'Angel à l'arrivée valant largement la peine qu'il se donnait, mais cela l'avait tout de même fatigué.
Avec le recul, il réalisait qu'à mesure que les heures de route s'étaient accumulées, un certain agacement était en né lui de devoir toujours être celui qui se déplaçait.
C'était pour tout cela qu'il avait sauté sur les mines d'Angel... et pourquoi tout avait explosé. Cain faillit faire demi-tour sans se soucier des derniers mots qu'il avait prononcé. Ce qui le retint, c'est que rien ne changerait. Même si Angel tenait à lui, il ne quitterait jamais « son château » pour ses beaux yeux. Ce serait toujours à Cain de venir et de repartir, la joie d'être avec lui toujours suivi de la douleur de la séparation.
Cain ne lui téléphona pas, Angel non plus jusqu'au sixième jour de leur dispute. Cain regarda le numéro d'Angel qui s'affichait, le cœur battant à tout rompre, mais il ne décrocha pas. S'il l'entendait, si Angel le lui demandait, il serait incapable de résister, il retournerait à ses côtés, et ce serait retour à la case départ.
Ses frères comme son père finirent par remarquer qu'il était déprimé. Cain garda le secret de sa rupture avant de finalement avouer qu'Angel et lui s'étaient séparés. Sa famille se réjouit bruyamment de sa rupture, ce qui augmenta son désarroi.
Il reçut des mails d'Angel mais ne les ouvrit pas malgré son envie de les lire. Il fixait longuement le nom de leur destinataire et leurs objets vides avant de les mettre dans un dossier à part, incapable de les supprimer.
Chaque jour qui passait, il était de plus en plus partagé, s'interrogeant sur le bien-fondé de sa décision : un peu d'Angel après des heures de route, n'était-ce pas mieux que pas du tout ? Au fond, même si le problème de la distance demeurait, était-ce si grave que cela ? Pas de contact du tout, c'était extrême.
L'ambiance festive dans les rues avec l'approche de Noël rendait Cain triste. Ile ne pouvait se joindre à la joie générale en pensant à Angel tout seul chez lui, sans sapin, sans guirlandes, sans personne avec qui faire la fête.

lundi 3 août 2015

Contes modernes - 98

Tout début décembre, après un nouveau compliment d'Angel sur sa beauté, Cain analysa enfin ce qui le gênait et sans tarder, tenta d'en discuter avec lui.
— Un jour, je serais vieux, tout ridé et ratatiné, fit-il remarquer.
— Je suis sûr que tu n'en seras pas moins charmant.
Cain légèrement agacé qu'il pense s'en tirer avec cette pirouette poursuivit :
— Admettons... Mais je pourrais très bien être défiguré dans un accident..
Angel s'assombrit aussitôt.
— Comme moi, tu veux dire ?! aboya-t-il.
Cain s'en voulut de sa maladresse, mais impossible de faire taire en lui la crainte que peut-être Angel ne l'aimait que pour son beau visage.
— Tu n'arrêtes pas de répéter que je suis beau ces derniers temps et...
— Et alors ? Puisque c'est vrai ! coupa Angel. Tout le monde n'a pas cette chance, ajouta-t-il.
— Tu l'étais aussi, tu l'es encore...
— Suffit les conneries !
— Même si ce n'est pas de façon conventionnelle, acheva Cain sans prendre en compte son interruption.
Angel avait la mauvaise habitude de ne pas le laisser finir ses phrases, en particulier quand il était de mauvais poil. Il avait aussi tendance à s'emporter, mais cela ne durait jamais et cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas pris un ton aussi féroce avec lui.
— Tu en sors de belles niaiseries !
Généralement, quand Angel se mettait en boule, Cain attendait qu'il se calme et évitait de rajouter de l'huile sur le feu, mais dans le cas présent, il ne put s'empêcher de s'énerver :
— C'est toi qui ne vois rien, enfermé dans ton petit monde, tu crois tout savoir, mais tu ne te rends compte de rien...
— Tu...
Cain ne le laissa pas lui voler la parole :
— L'apparence ne fait pas tout ! Tu ne vas tout de même pas passer le reste de ta vie à te soucier du regard des autres ?! Mon ami Ariel qui est muet et a eu des tas de problèmes à cause de ça, ne vit pas pour autant cloîtré chez lui !
— Ton ami ne porte pas son handicap sur son visage, lui !
— Tu te focalises vraiment trop là-dessus.
— Fiche le camp, toi et tes grands discours ! Va donc auprès de ton merveilleux ami ! hurla Angel.
Cain voulut répliquer, mais les cris d'Angel couvrirent ses paroles. Il était vraiment dans une colère noire.
Cain qui était également furieux, finit par obtempérer. Ce n'était pas la peine de rester avec cet idiot vociférant et incohérent qui n'écoutait rien ni personne. Il claqua la porte de la maison. Angel le suivit, comme pour s'assurer de son départ.
Cain, en dépit du tumulte qui l'agitait commença à se dire que c'était dommage qu'ils gâchent ainsi leur week-end, qu'ils se quittent en si mauvais termes.
— Tu es sûr que tu veux que je te parte ? demanda-t-il.
— Oui !
C'était un cri qui venait du fond du cœur.
— Je ne reviendrai pas, prévint Cain, fâché et blessé.
— Parfait et bon débarras ! s'écria Angel,  repoussant son portail sans attendre.
Cain grimpa vite dans sa voiture.