mercredi 5 septembre 2012

Rendez-vous manqué - 64


En début d'après-midi, quand l'adolescent descendit accueillir ses deux amis, Al s'assit par terre, s'adossant comme convenu sur le côté droit de l'armoire. Il était résigné à ne rien faire d'autre que regarder Beckett, Julius et Garance faire un sort à leur devoir de biologie.
Quand le trio débarqua muni de deux chaises provenant de la cuisine, le jeune homme invisible constata que Beckett était tendu.
Le rouquin et le binoclard extirpèrent de leurs sacs à dos des pochettes plastiques qui devaient contenir le fruit de leurs premiers efforts tandis que Beckett récupérait dans son classeur de biologie ce qu'il avait préparé. Ils s'installèrent autour du bureau et chacun se mit à lire ce que les autres avaient écrit. Cependant, l'ambiance studieuse eut tôt fait de voler en éclats.
– Pas trop malheureux d'être coincé avec nous au lieu d'être avec ton invisible chéri ? demanda soudain Garance.
Julius s'offusqua :
– J'avais dit que je ne voulais plus entendre un mot sur ce monstre !
– Il est comme nous, ne dis pas ça ! protesta Beckett.
– Et pourquoi pas, puisque je le pense ?
Peut-être parce que le secret lui pesait, peut-être parce qu'il était énervé contre son ami, l'adolescent avoua alors que Al était avec eux dans la pièce.
Julius regarda à droite et à gauche, en panique.
– Mais qu'est-ce qu'il fiche là ?
– Il a été mis dehors de chez lui.
– Bien fait pour lui ! En attendant, compte pas sur moi pour rester. J'ai pas envie d'assister à vos petits jeux pervers, clama Julius.
Al se mit lentement debout, son dos nu frottant la paroi de l'armoire.
– De quoi tu parles ? intervint Garance, d'un ton intéressé, en remontant ses lunettes sur son nez.
– Je n'avais rien dit, mais je les ai vus en cours de bio ! Beckett se faisait astiquer l'engin par sa créature invisible, l'air de rien, alors que j'étais juste à côté !
Beckett pâlit et répliqua d'une voix blanche :
– Ce n'était pas lui ! Il n'est pas comme ça ! C'était une femme invisible, elle...
Le rouquin l'interrompit :
– C'est ça, à d'autre ! Je ne suis pas comme toi, con au point croire qu'il existe deux horreurs pareilles qui se baladent en toute tranquillité dans notre lycée !
D'un geste vif, Julius récupéra ses affaires et quitta la chambre, en claquant la porte. Garance, lui, avait les yeux brillants d'enthousiasme.
– Al vit ici depuis quand ? C'est quoi cette histoire de femme invisible ? Cela s'est produit pendant quel cours de biologie ?


mardi 4 septembre 2012

Rendez-vous manqué - 63

Après un dimanche passé à attendre Beckett dans sa chambre et à écouter de la musique pour camoufler leurs voix quand il s'y trouvait, la semaine commença. Dès que la maison se fut vidée de ses occupants, Al put se doucher et petit déjeuner dans la cuisine, sacrifiant deux tranches de pain afin que Scott se montre aimable. Il visita ensuite le bas de la maison qu'il n'avait pas encore eu l'occasion d'explorer. Il découvrit la chambre crème des parents, le salon tout en or et chocolat avec un canapé et des fauteuils en velours, des toilettes marbrés et une cave pavée aux murs jaunes. Après quoi, il regagna la chambre de Beckett et prit le livre qu'il avait commencé à veille. L'attente du retour de l'adolescent commençait. S'il avait été chez lui, cela aurait été pareil. Excepté qu'il avait la compagnie d'un labrador et que Zoé rentrerait vers 16 heures du collège, l'obligeant à se montrer prudent pour se déplacer dans la maison. L'autre souci était que la bibliothèque de Beckett n'était pas très fournie, même s'il y avait de beaux livres photos de paysages et d'animaux. Ses bouquins et ses DVDs allaient lui manquer.
Très vite, Al se rendit compte qu'être un fantôme de chair et de sang était pénible. Même en ayant les emplois du temps de la famille de Beckett, ne jamais trahir sa présence était difficile. Mardi, Zoé s'était ainsi plaint que quelqu'un ait mangé le dernier paquet de mini-brownies sans prévenir. Au-delà de l'inconfort de sa position de spectre vivant, Al ne pouvait chasser un sentiment de culpabilité grandissant à l'égard de la famille de l'adolescent. Il abusait de leur hospitalité à leur insu, surprenait des conversations qu'il n'aurait pas dû entendre, des scènes qu'il n'aurait pas dû voir, telle Natacha prenant des poses sexys devant le miroir du couloir. Le jeune homme invisible était également ennuyé pour Beckett qui se trouvait dans l'impossibilité d'expliquer pourquoi lui qui était habituellement toujours fourré chez son petit ami, n'y mettait plus les pieds, rentrant directement après le lycée.
Bon an mal an, une semaine s'écoula non sans que se multiplient de petits incidents : une odeur de brûlé dans la cuisine l'après-midi sans que personne n'ait rien fait cramé le matin, une fenêtre ouverte que Cole, le dernier à être parti de la maison, était sûr d'avoir fermée... Ces mystères inexpliqués et l'attitude évasive de Beckett faisaient flotter une atmosphère bizarre dans la maison. Cependant, samedi revint sans que Al ait été découvert, et sans que Beckett n'eut à s'abaisser à mentir. Sa raison de rester à la maison était toute trouvée pour le samedi : il était prévu de longue date que Julius et Garance viennent pour qu'ils finissent le dossier de biologie qu'ils faisaient ensemble. Al n'était pas enchanté par cette perspective qui l'obligerait à se faire encore plus discret que jamais, mais Beckett n'avait pas réussi à déplacer le lieu de réunion : Julius et Garance vivaient en appartement et  ils savaient qu'ils auraient droit à un copieux goûter en travaillant chez Beckett.

lundi 3 septembre 2012

Rendez-vous manqué - 62

Comme rester de marbre ainsi collés ? Ils s'embrassèrent à perdre haleine, se caressant partout, se frottant l'un contre contre l'autre. Brûlants de désir, ils écartèrent la couette qui tomba sur le plancher sans qu'ils s'en soucient. Leurs bouches impatientes goûtaient au sel de leurs peaux et leurs mains enfiévrées glissaient sur leurs corps, s'attardant sur leurs sexes durs et gonflés. Dans un même frisson, ils jouirent. Comme ils reprenaient leurs souffles, il apparut à Al qu'ils ne pourraient que faire l'amour sans pénétration jusqu'à nouvel ordre, le lubrifiant et les préservatifs étant restés chez lui, avec l'ensemble de ses affaires. Le jeune homme invisible garda pour lui cette ultime contrariété de la journée.
Al se réveilla en sursaut dans la nuit, acculé au bord de l'étroit lit où ils s'étaient pelotonnés et endormis, quelques heures plus tôt. Il ne souhaitait pas perturber le sommeil de Beckett en le poussant pour avoir de nouveau une place, aussi il se leva. Après un moment d'indécision passé à écouter le souffle régulier de l'adolescent, il quitta la chambre tout doucement, sans faire de bruit avec l'intention d'aller dans la cuisine pour manger un bout.
Un rai de lumière sous la porte faisant face à la cuisine, interpella Al. Il crut deviner le prénom de Beckett, et plein de curiosité, s'approcha. En collant l'oreille au battant, il reconnut la voix des parents de l'adolescent qui, malgré l'heure tardive, étaient encore éveillés. Ils discutaient de leurs fils, la mère était soucieuse, et le père aussi, même s'il se voulait rassurant.
– Je suis certaine qu'il cache quelque chose. D'habitude, il vide son sac sans faire de mystères.
– C'est peut-être trop personnel. Ou bien il ne veut pas t'attrister. Peut-être que la famille de son copain se sont montrés désagréables.
– Tu crois ?
– Oui. Il n'y a pas de quoi être ravi de rencontrer le petit ami de son fils.
– J'aimerais bien faire sa connaissance, moi. Même s'il est aussi bizarre que Zoé l'affirme et qu'il porte une perruque selon Natacha.
Al préféra ne pas écouter plus longtemps. La sollicitude dont il faisait preuve à l'égard de leurs fils était touchante, mais aussi blessante quand il pensait à ses propres parents, et si la mère de Beckett avait su à quel point il était étrange, elle n'aurait pas été aussi pressée de le « voir. » L'appétit coupé, Al remonta auprès de Beckett, se débrouillant pour récupérer en douceur une place dans l'étroit lit. Malgré le réconfort que lui procurait la chaleur de l'adolescent, longtemps le sommeil le déserta. Il aurait voulu ne pas être différent, que ses parents l'aiment, alors, il aurait eu une scolarité normale et une vie délicieusement banale.