mardi 5 juin 2012

Rendez-vous manqué - 14

Al retint son souffle et alla se réfugier au fond de la salle. Il ne revint aux côtés de l'adolescent qu'au bout d'un bon quart d'heure et en gardant une distance prudente. L'adolescent semblait toujours perturbé : avait-il deviné sa présence ?
L'heure de midi arriva, le cours se termina et Beckett retrouva ses deux amis.
- On se prend un panini chez Freddy ? proposa le rouquin.
- Faut que je passe aux toilettes d'abord, déclara Beckett.
- Pareil, enchérit le binoclard.
Les traits de Beckett se plissèrent, trahissant une contrarié qui lui valut d'être charrier par ses deux camarades sur la grosse commission qu'il ne voulait pas que les autres entendent. L'adolescent protesta et Al ne put se demander si son attitude quelque peu étrange était liée avec l'incident qui avait eu lieu en cours de philosophie.
Il ne poussa pas le vice à entrer dans les toilettes avec eux. Il préférait voir les parties génitales de Beckett avec son plein accord et dans des circonstances moins prosaïques. Il patienta donc aux côtés du rouquin dans le couloir.
Il suivit ensuite les trois garçons hors de l'enceinte du lycée, soulagé de constater que la température avait augmenté depuis le matin et que le vent avait cessé. Ils avançaient d'un pas tranquille quand Al, trop occupé à admirer Beckett, se tordit le gros orteil sur un caillou qui traînait sur le trottoir. Il ne put retenir un léger gémissement. Heureusement, il y avait d'autres élèves qui marchaient derrière le trio. Beckett choisit néanmoins ce moment pour se séparer de ses deux camarades :
- Je vais vous laisser aller chez Freddy sans moi, annonça-t-il.
- Hein ? On peut manger ailleurs, si tu veux, offrit le rouquin.
- Non, ce n'est pas ça. Je viens de me rappeler que j'ai un truc à faire, répondit Beckett.
- Quoi donc ? demanda le binoclard.
Sans répondre, Beckett fit un petit geste de la main et s'éloigna à grandes enjambées, laissant ses deux amis tout étonnés derrière lui. Al surprit par ce départ précipité, lui emboîta le pas avec un temps de retard. Il entendit le binoclard demander au rouquin si à son avis, Beckett avait rendez-vous avec le type qu'il avait rencontré dans le parc. La réponse en revanche lui échappa, car il venait d'enfin rejoindre l’adolescent qui avançait à vive allure vers une destination inconnue.
Dans une petite rue déserte parallèle au lycée, Beckett s'arrêta au niveau d'un poteau électrique, se retourna et appela doucement :
- Al ? C'est toi ? Tu es là ?
Le jeune homme invisible hésita à répondre. Admettre sa présence, c'était s'exposer à des reproches et à une possible rupture. En même temps, si Beckett ne faisait que confirmer ce dont il était certain, il risquait de se fâcher qu'il ait gardé le silence.
- Al ? murmura une fois encore Beckett, en tâtant l'espace autour de lui, les yeux plissés.
Il était adorable avec son air perdu et Al qui l'avait regardé toute la matinée avec le désir de le toucher, vint impulsivement poser ses lèvres contre les siennes.

lundi 4 juin 2012

Rendez-vous manqué - 13

Il espionnait sa conversation avec ses camarades. Bien sûr, ces histoires de contrôles et de professeurs n'avaient rien de confidentiel... Plusieurs autres élèves à qui bavardaient à proximité pouvaient les écouter. Alors qu'Al cherchait à se rassurer ainsi, le rouquin lança soudain :
- Et alors, Félicité, qu'est-ce qu'elle te voulait hier soir après les cours après t'avoir laissé poireauter au parc dimanche ?
Beckett rapporta les explications de Félicité comme il l'avait fait avec Al.
- Et t'as gobé ça tout rond, comme d'habitude, je parie, commenta l'adolescent à lunettes. Sache que d'après mes sources, ses deux grand-mères sont mortes et enterrées depuis longtemps.
- Je n'ai pas de raison de mettre en doute sa parole, répliqua Beckett.
- T'es encore en train de te faire mener en bateau, soupira le rouquin.
- Non, parce que ce soit vrai ou pas, j'ai décliné son offre de nouveau rendez-vous.
  La dernière partie surprit Al. Beckett ne lui avait pas précisé que Félicité lui avait proposé de sortir avec elle.
- Bah, pourquoi ? demanda le binoclard.
- J'ai rencontré quelqu'un d'autre au parc. Je ne suis plus célibataire désormais.
- Tu ne l'as pas mentionné hier. T'as eu de la chance dans ton malheur, dis-donc. Comment est-elle ?
- Ce n'est pas une fille.
Trop tard pour le faire taire, songea Al en se tapant le front de la main, atterré par la facilité avec laquelle Beckett avouait sa nouvelle orientation sexuelle.
- Depuis quand tu es de ce bord là !? s'exclama le binoclard.
Le rouquin poussa un cri de dégoût accompagné d'une grimace éloquente.
- Au moins, je sais ce que cela fait d'embrasser, rétorqua Beckett. Et, ne vous inquiétez pas, cela ne m'intéresse pas d'essayer avec vous.
Le rouquin eut un petit rire nerveux et se détendit tandis que le binoclard faisait preuve d'une curiosité non dissimulée :
- Alors, c'est comment ?
Beckett sourit et garda le silence. Son camarade le relança, mais la sonnerie de fin de récréation retentit et la conversation se recentra sur des sujets scolaires.
Ils remontèrent en cours et cette fois Al put entrer dans la salle de classe. Tel un ange gardien, il resta debout dans l'allée, juste à côté de la chaise de l'adolescent. Même s'il était toujours tenté de lui passer la main dans les cheveux, il résistait, décidé à ne pas trahir sa présence qui avait toutes les chances de déranger son petit ami. Il se contentait de le dévorer des yeux, tout en écoutant le professeur de philosophie disserter sur la réalité et les penseurs y ayant réfléchi. Beckett était visiblement moins intéressé par ce cours que le précédent. Il s'était mis à jouer avec son stylo qu'il faisait tournoyer entre ses doigts. Le bic noir finit par lui échapper : il tomba sur le lino blanc qui imitait du carrelage et roula jusqu'au pied de Al. Par réflexe, ce dernier se pencha pour le ramasser. Au même moment, Beckett voulut récupérer son bien et leurs doigts se touchèrent. Le jeune homme invisible s'empressa de reculer. Beckett s'empara de son stylo et se redressa, l'air perplexe.

vendredi 1 juin 2012

Rendez-vous manqué - 12

Al regarda autour de lui, hésitant à prendre le couloir de droite, celui de gauche ou bien l'escalier qui montait à l'étage. Il n'avait pas la moindre idée de l'endroit où Beckett pouvait être, aussi s'engouffra-t-il au hasard dans l'un des deux couloirs. Il fit toutefois machine arrière quand il se rendit compte qu'il n'y avait là qu'une enfilade de bureaux - celui du proviseur, de son adjoint, du conseiller d'orientation...
Il emprunta l'escalier. A l'étage, se trouvaient des salles de classe munies par chance de fenêtres donnant sur le couloir, permettant de voir ce qui s'y passait. Bénissant cette disposition architecturale qui facilitait ses recherches, Al poursuivit sa quête avec une ardeur renouvelée. Les rideaux de certaines salles étaient tirés, mais souvent mal, si bien que Al pouvait tout de même vérifier que Beckett n'était pas à l'intérieur. Au quatrième étage, la chance lui sourit enfin et il repéra l'adolescent assis au premier rang qui écoutait un professeur à la chevelure poivre et sel qui se déplaçait avec grâce devant le tableau noir. Beckett semblait très concentré. De temps à autre, il prenait des notes sur le cahier posé devant lui. Ses cheveux bruns étaient tout ébouriffés. Il devait avoir oublié de se peigner avant de partir de chez lui. Al colla sa main à la vitre. Il aurait aimé toucher Beckett, glisser ses doigts dans les mèches brunes sous prétexte de les recoiffer, mais à moins que quelqu'un n'utilise la porte, il ne pouvait s'introduire dans la salle de classe sans soulever un paquet de questions. Il détacha son regard de l'adolescent et s'intéressa  aux autres élèves, s'attardant plus particulièrement sur les filles. Il se demandait laquelle d'entre elles était Félicité. Etait-ce cette jolie blonde au visage de poupée, cette brune à la bouche généreuse...? Il la détestait sans même la connaître. Même si Beckett l'avait choisi au final, il était incapable d'oublier qu'il avait voulu faire de Félicité sa petite amie. Une fille mâchait un chewing-gum, une autre tapait sur son mobile tandis que Beckett continuait à avoir une conduite exemplaire.
Al était toujours en train d'admirer l'adolescent de loin quand la cloche sonna, marquant la fin du cours. En quelques instants, la classe se déversa dans le couloir, obligeant Al à se faire tout petit afin d'éviter qu'on ne lui rentre dedans ou qu'on ne lui écrase les pieds. Il entreprit ensuite de suivre Beckett qui discutait du cours à venir avec deux garçons de sa classe, un rouquin et une grande perche à lunettes. Les trois adolescents, au milieu d'une foule d'autres, descendirent les escaliers et se rendirent dans la cour. C'était l'heure de la pause de dix heures. Le vent soufflait et Al frissonna, mais il ne retourna pas à l'intérieur. Il était là pour être Beckett, même si celui-ci n'était pas conscient de sa présence. D'ailleurs, à la réflexion, il valait peut-être mieux qu'il n'apprenne pas qu'Al était venu lui rendre visite. Il trouverait sûrement ça malsain.