mercredi 5 janvier 2011

Fleur Bleue - 4

Ludovic trouva la demande curieuse, mais y répondit avec honnêteté :
– Non, mon sapin et moi seront en tête à tête. Ce n'est pas que ma famille ne me recevrait pas, mais je n'ai pas envie de les entendre me faire la morale sur, je cite, « mes pratiques déviantes. »
– Aimeriez-vous passer Noël avec Misha et moi ? Pour être franc avec vous, je suis un peu paniqué. Il refuse que nous retournions cette année chez les parents de ma femme et j'ai peur de ne pas réussir à recréer l'ambiance... Je... Non, oubliez ce que je viens de vous dire. Ma proposition doit vous paraître bizarre.
L'air douloureux et embarrassé de M.Glonorov remua étrangement Ludovic. Le pauvre homme ne devait effectivement pas savoir à quel saint se vouer pour en arriver à inviter l'instit' homo de son fils... ou alors il avait décidé de changer de bord. Sauf que le séduisant M.Glonorov n'embrassait les pères noël que dans l'imagination de son gosse et qu'il aimait clairement toujours sa défunte femme... Il ne devait pas se rendre compte que son offre pouvait être mal interprétée. Dans ses conditions, refuser était la meilleure option. En même temps, tout valait mieux qu'être seul à Noël et il avait vraiment très envie de faire plus ample connaissance avec le père de Misha. Ce qui n'était pas raisonnable du tout. C'était un parent d'élève. Veuf, certes, mais hétéro. Autant dire, une histoire sans espoir qui sentait l'imbroglio à vue d'œil. Cependant, faisant fi de tout bon sens, Ludovic s'entendit accepter.
– Cela me plairait de passer Noël avec vous, mais il faudrait sûrement que vous demandiez son avis à Misha.
M.Glonorov referma la porte et revint vers Ludovic qui était resté au bureau près de la fenêtre.
– Misha vous apprécie énormément. Il voudrait vous avoir pour professeur pour toujours. Je suis certain qu'il sera ravi... De toute façon, tout lui irait plutôt que de retourner fêter Noël chez les parents de ma femme. Ils ne sont pas méchants, mais ils invitent beaucoup de monde et transforment Noël en une orgie de cadeaux et de nourriture. Avec Katia, c'était... magique.
Ludovic se retint de demander des explications. Il était curieux de savoir pourquoi si la belle famille n'allait pas, M.Glonorov ne se rendait pas dans la sienne, mais il craignait qu'en posant des questions trop personnelles, le père de Misha ne revienne sur son invitation.
– Où en êtes-vous avec les préparatifs ? Vous avez besoin d'aide ?
– A dire vrai, rien n'est fait. Pas de guirlandes, pas de sapin, rien ! Je suis graphiste illustrateur freelance et j'avais un travail à rendre avant le 17 décembre. J'avais l'intention de m'y mettre aujourd'hui, après vous avoir vu.

mardi 4 janvier 2011

Fleur Bleue - 3

A peine Ludovic eut-il fini sa tirade qu'il la regretta. Même si M. Glonorov s'était emporté, il aurait dû, lui, garder son calme et éviter de révéler qu'il était homo. Certes, le père de Misha avait fait preuve de tolérance envers les homosexuels quelques instants plus tôt, mais cela ne voulait pas dire qu'il allait accepter que l'instituteur de son fils en soit un.
Il y eut un silence embarrassant. Ludovic ne savait pas quoi dire pour rattraper sa bévue et M.Glonorov semblait sous le coup de la surprise. Ce fut tout de même lui qui finit par déclarer :
– Je suis désolé. Je n'aurais pas dû monter sur mes grands chevaux. J'ai souvent tendance à juger sans avoir tous les éléments... C'est juste que Katia... ma femme... elle était partisane de l'amour sous toutes ses formes et elle voulait transmettre cette valeur à notre Misha.
Ludovic s'était attendu à devoir le convaincre de ne pas en parler à la directrice ou autres choses dans ce goût. Cet étonnant mea culpa le toucha et la tension qui régnait dans la pièce se dissipa.
– Disons que nous sommes tout les deux énervés un peu vite. Vous ne pouviez pas savoir.
– En tout les cas, je vais parler à Misha et tâcher de tirer cette affaire au clair.
– Ce serait bien. Quand j'ai essayé d'en discuter avec lui, il s'est défilé, mais je parie que vous aurez plus de succès que moi.
– Y a-t-il autre chose dont vous vouliez parler ?
– Non. Misha est vraiment un élève agréable. Il écoute en classe, pose des questions pertinentes... Non, vraiment je regrette de vous avoir fait déplacer pour ça, surtout par ce temps glacial.
– Ce n'est pas votre faute. Votre directrice est responsable. Ou plutôt, les préjugés des gens, répondit M. Glonorov en se levant.
Alors que Ludovic aurait dû être soulagé que le délicat entretien s'achève, il eut un pincement de coeur. Le père de Misha était vraiment charmant...
– Il me reste plus qu'à vous souhaiter un joyeux Noël.
M. Glonorov eut un sourire contraint. De toute évident, la perspective des fêtes ne l'enchantait pas. Évidemment avec la mort, somme toute récente de sa femme, cette fête de famille devait être pénible... Comme pour lui. Cette année, il serait complètement seul.
– Joyeux Noël à vous aussi, déclara M.Glonorov en retour avant de lui tourner le dos pour sortir de la salle de classe. Puis, comme si une idée lui était soudainement venue, il fit volte-face et demanda avec hésitation :
– Vous passez Noël en famille ?

lundi 3 janvier 2011

Fleur Bleue - 2

– C'est une plaisanterie ? demanda-t-il enfin.
Ludovic ne put s'empêcher d'être déçu de la réponse. Était-ce vraiment si invraisemblable que ça ? Après tout, sans être homosexuel, M.Glonorov aurait très pu bien trop boire, embrasser un père de Noël de supermarché et tout oublier de l'épisode.
– Qu'il ait dit ça ou que je vous fasse venir pour cela ? répliqua-t-il.
– Ma foi, je ne sais pas. Je ne comprends pas qu'il a raconté ça... il est sans doute perturbé par la mort de sa mère... cela ne fait que deux ans...
La voix de M.Glonorov se brisa. Il se racla la gorge, mais, même ainsi, il ne parvint pas à reprendre un ton tout à fait normal. Il ne s'était visiblement pas remis de son deuil.
– Malgré mon veuvage, je n'en suis pas réduit à me jeter sur les pères Noël, mais quand bien même ce serait vrai, je ne vois pas en quoi cela devrait poser problème. La sexualité est une chose privée aux dernières nouvelles.
La tolérance dont il faisait preuve adouci la déception de Ludovic qui avait dû mal à rester insensible face au charme du père de son élève. La chemise non boutonnée sur le haut de ce dernier laissait voir le creux de son cou et cette vision était perturbante. Hélas, quand il parvint à se détacher du carré de peau pâle, il vit M.Glonorov se mordre la lèvre d'embarras : image érotique.
– M. Yamatatomo ?
Ludovic réalisa qu'une réaction de sa part était attendue.
– Oui, vous avez raison, mais... commença-t-il en s'efforçant de chasser toutes toutes pensées inconvenantes de sa tête.
– Mais quoi ? le coupa M.Glonrov. L'ouverture d'esprit devrait être une des premières choses qu'on enseigne à l'école, mais apparemment, ce n'est pas le cas.
Ludovic sentit la moutarde lui monter au nez. Il avait réussi à se contenir devant la directrice quand elle l'avait obligé à avoir ce ridicule entretien avec le père du petit Misha, mais là, c'était trop. En tant qu'enseignant, il faisait de son mieux pour combattre les préjugés que les parents inculquaient volontairement ou non à leurs enfants et il était hors de question que quiconque sous-entende qu'il était un type borné homo phobique.
Pris d'une rage froide, il rétorqua :
– Vos leçons, vous pouvez vous les garder. Je suis gay, fier de l'être, et croyez-moi, si je suis ici avec vous, c'est parce que la directrice l'a exigé de ma part. Je n'y peux rien si deux parents d'élèves sont venus se plaindre de cette histoire de père Noël, jugeant que les propos de votre fils "contaminaient" leurs chérubins.