lundi 23 novembre 2009

Le Suivant du prince - 17

Chapitre V : Agilité et danger

Aldrick étouffa un bâillement. Il avait insisté pour noter lui-même les questions qui portaient directement ou indirectement sur le sujet du Suivant du Prince. Si les réponses à ses questions ne lui convenaient pas, il éliminait les participants du concours, et ce, même si le reste de la copie était bon. Oui, sur le moment, cela avait semblé une excellente idée au prince, mais, plusieurs heures s'étaient écoulées, et il doutait à présent du bien fondé de sa décision. Il avait gardé pour la fin la copie de Youri. C'était sa récompense personnelle, mais ladite récompense tardait à arriver. Quand il repensait au garçon d'auberge, le goût de ses lèvres lui revenaient à la mémoire, accompagné d'une montée de désir. Aldrick était sûr que Youri, avec un bon bain et des vêtements corrects, serait tout à fait séduisant. Cependant, même avec une épaisse couche de crasse, il était attirant... L'ignorance totale de ce dernier pour les choses sexuelles, le rendait terriblement attractif. C'était rare à vingt ans. Le prince eut la tentation de faire appeler un noble dont il appréciait les charmes afin de calmer le désir qu'il éprouvait, mais il se retint. Il fallait qu'il aille au bout de ses fichus copies. Certaines réponses étaient insipides, d'autres franchement ridicules... Derrière, une ou deux copies, on devinait l'homme qui sait ce qu'il faut répondre, mais qui ne serait pas à capable de mettre en applications ses propos. Bien que le prince n'ait pas envie de tomber sur un autre Quentin du Pic, il n'élimina pas ses candidats. Il comptait sur les épreuves de demain pour ça.
Il devait être aux alentours de trois heures et demie du matin quand il put enfin lire la prose du garçon d'auberge. Il eut d'abord le déplaisir de constater que la note attribuée à ses autres réponses était fort basse. Or, cette note aurait de l'importance si Youri restait en lice... Al se rencogna dans son fauteuil princier et s'attaqua à la partie qu'il devait corriger :
Quelles sont les qualités d'un bon serviteur ?
Un bon serviteur doit connaître sa place, être loyal, fidèle et accomplir son travail sans se plaindre.
C'était un peu court, mais juste, Aldrick poursuivit sa lecture :
Quel est le rôle du prince ?
Le prince doit veiller sur ses sujets, les protéger des menaces extérieures comme intérieures, en veillant à ce qu'ils vivent en harmonie. Il doit faire respecter la justice.
C'était maladroit, cependant, ce n'était pas faux. Aldrick lut rapidement les réponses aux trois questions suivantes avant d'en arriver à la partie qui l'intéressait vraiment :
Que feriez-vous si vous vous retrouviez seuls avec le prince en face d'une bande de brigands qui demande lequel d'entre vous est le prince ?
Ne sachant pas si on tuerait le prince pour ce qu'il est ou moi pour n'être qu'un pauvre serviteur, je pense que je ferai signe à sa Majesté afin que nous déclarions tous deux que nous sommes princes. Au pire, nous rencontrerions ensemble la mort, mais du moins, nous ne serions pas séparés. Rester avec le prince permettrait de peut-être trouver un moyen de l'aider à s'échapper.
Le style de Youri laissait à désirer, mais Aldrick trouva que le fond était excellent. Ce n'est pas lui qui se serait enfui comme l'avait fait Quentin du Pic...

vendredi 20 novembre 2009

Le Suivant du Prince - 16

Demian était encore plus pâle que d'habitude. Alors que la veille, il avait pressé Youri de questions sur le concours, sautant de joie en apprenant que son frère s'était qualifié pour les épreuves suivantes, il resta immobile, le saluant du bout des lèvres.
– Il paraît que tu t'es fait mal ? Qu'est-il arrivé au juste ? demanda Youri en essayant de masquer son inquiétude.
D'une voix éteinte, Demian murmura :
– J'étais chargé d'un paquet de bûches pour les fourneaux de la cuisine, mais je n'allais pas assez vite au goût de M.Boulgs qui m'a houspillé pour que j'accélère. Résultat, je n'ai pas regardé où je mettais les pieds et j'ai marché sur un clou.
Maudit soient les Boulgs qui n'avaient pas acheté de chaussures à Demian sous prétexte que celui-ci passait trop de temps, malade, au fond de son lit ! Ils n'avaient évidemment pas non plus appelé un prêtre spécialisé dans les soins... Youri se précipita sur son frère, souleva la couverture du lit et regarda le pied de ce dernier. Un chiffon sale, maculé de sang entourait le pied de son frère. Youri redescendit quatre à quatre les escaliers et alla faire bouillir de l'eau dans la cuisine heureusement désertée à cette heure avancée de la nuit. S'il avait croisé, les Boulgs, le jeune homme savait qu'il n'aurait pu s'empêcher de dire ce qu'il pensait de leur négligence ! Il remonta une bassine d'eau chaude et se mit à nettoyer la blessure de son frère. La plaie était affreuse et s'était infectée. Un sentiment d'impuissance terrible envahit Youri. Finalement, il opta pour une solution barbare. Si un clou avait fait ça à Demian, un autre clou, celui-là chauffé à blanc pourrait peut-être réparer partiellement les dégâts. Le jeune homme redescendit une fois de plus, cette fois pour récupérer une pince et un gros clou dans l'écurie, puis il revint au chevet de son frère. Ce dernier était épuisé et fiévreux, mais quand Youri lui expliqua ce qu'il allait faire, Demian sourit bravement. Youri alluma un petit feu dans leur cheminée, attrapa le clou avec la pince et le fit chauffer. Ensuite, avec plus de calme qu'il n'en ressentait, il appliqua le clou sur la plaie de son frère qui poussa un seul cri avant de perdre connaissance. Le cœur de Youri se serra, mais il termina l'opération. Après cela, il déchira un bout du drap de lit afin de bander proprement la plaie. Enfin, avec délicatesse, le jeune homme passa un peu d'eau sur le front du blessé et lui humecta les lèvres. Demian reprit alors ses esprits et lui sourit faiblement. Youri se demanda si cela valait vraiment la peine qu'il retourne sur la grand place le lendemain : ses chances de l'emporter étaient si minces, ne fallait-il pas mieux rester auprès de son frère ? Comme s'il avait deviné le cours de ses pensées, Demian déclara :
– Ne laisse pas cet incident t'empêcher d'y retourner demain. Promets-moi que tu iras.
Youri se coucha dans le lit aux cotés de son frère, lui serra gentiment la main et promit. Ce n'était qu'une journée de plus. Demian la passerait en sécurité dans son lit. Les Boulgs n'auraient pas la cruauté de l'en faire sortir alors qu'il ne pouvait pas marcher. Youri ferma les yeux et, épuisé, il s'endormit profondément.

(Fin du chapitre 4)

jeudi 19 novembre 2009

Le Suivant du Prince - 15

Chaque candidat devait déclamer un poème différent, mais d'une longueur similaire afin que nul ne soit avantagé. Il y avait beaucoup plus de spectateurs que ce matin, car cette fois, il y avait quelque chose à voir ! La foule pouvait tourner en ridicule les participants qui avaient le malheur de buter sur un mot ou de prendre un ton inapproprié au sujet du poème. Elle huait et applaudissait tour à tour. Al, en revanche, se contentait de pointer ce qui était bien et ce qui n'allait pas chez les déclamateurs. Youri ne mit pas longtemps à comprendre, qu'une fois de plus, il cherchait à l'aider. Cela rassura le jeune homme qui avait craint que Al soit fâché par ce qu'il avait dit après le baiser. Finalement, ce fut au tour de Youri de passer à la casserole. Son nom fut appelé, on lui tendit un poème et il dut aller devant les trois juges, deux femmes et un homme d'un certain âge. Depuis le début, il avait décidé qu'il prendrait le temps de déchiffrer le poème dans son intégralité avant de commencer à lire. Il fut rappelé à l'ordre, puis on lui demanda s'il avait perdu sa langue, Youri se lut alors d'une voix douce le poème d'amour sur lequel il était tombé :

Rencontre

Ils étaient tout deux, tristes et solitaires
Quand leurs routes se croisèrent.
Ils se trouvèrent au bord du chemin,
Tombèrent amoureux et se prirent la main.

Les yeux dans les yeux, ils se regardèrent,
Et puis s'embrassèrent sans songer à demain.
Dans l'herbe douce, ils se couchèrent,
Et s'aimèrent jusqu'au matin.

Mais être ensemble n'était pas leur destin,
Un dernier baiser, ils se levèrent,
Un ultime regard, ils se quittèrent,
Leur brève idylle avait déjà pris fin.

Sa lecture terminée, Youri laissa la place à Al. Sachant le travail qu'il l'attendait à l'auberge, le jeune homme ne put rester pour écouter son ami. Il le reverrait demain. Youri courut sur le chemin du retour, se doutant que les Boulgs ne seraient pas enchantés de le voir rentrer aussi tard. Hier, il avait manqué seulement l'après-midi, mais là, il avait été absent presque toute la journée. La femme de l'aubergiste l'accueillit avec une gifle retentissante tandis que son époux se plaignait de Demian :
– Ton paresseux de frère n'a même pas été fichu de faire ton boulot quelques heures ! Il a trouvé le moyen de se blesser au pied comme un idiot ! Et je n'ai rien pu en tirer de bon !
Youri se retint de monter à toute vitesse voir la blessure de son frère et d'évaluer sa gravité. Sa longue pratique des Boulgs lui avait appris que c'était le genre de chose qu'ils ne toléraient pas. Leurs intérêts et leurs petites personnages passaient avant ceux des deux orphelins.
– Je vais me mettre à l'ouvrage dès maintenant.
Cette affirmation calma immédiatement M.Boulgs. Sa femme, elle, fut, comme toujours plus difficile à satisfaire :
– Tu ne comptes pas retourner à cette folie de concours demain, j'espère ?
– J'irai, mais si j'ai échoué les épreuves d'aujourd'hui, je ne ferai que l'aller-retour.
La femme de l'aubergiste se contenta de ricaner tandis que son mari donnait tout un tas d'ordres à Youri. Ce dernier accomplit avec rapidité et efficacité toutes les tâches demandées, mais ce n'est que tard dans la nuit qu'il put regagner la chambre qu'il partageait sous les combles avec son frère.