lundi 30 novembre 2020

Comme les doigts de la main - 56

Le lendemain matin, Blaise s’éveilla fatigué, conséquence de sa nuit blanche de la veille. Il se surprit à envier la facilité avec laquelle Huo bondissait hors du lit, débordant d’énergie.
Quand le jeune homme roux le prit pour l’installer sur son épaule, il eut du mal à ne pas pester envers la malédiction d’Ailes Noires qui le privait de sa taille normale.
Dans la cuisine, ils trouvèrent Marin aux fourneaux, sa longue tresse traînant derrière lui, en apparence, c’était comme si elle était défaite sur le bout, mais en réalité c’est que les cheveux poussaient sans discontinuer. D’ici quelques jours, leur poids empêcherait sûrement Marin de se déplacer, hormis s’il acceptait de fusionner...
Gaïus et Céleste étaient attablés collés l’un à l’autre, l’ange murmurant à l’oreille du colosse qui esquissa un sourire.
Face à leur complice intimité, Blaise éprouva une jalousie aiguë qu’il ne put s’empêcher de laisser éclater, lui qui avait pourtant recommandé la patience à Huo pas plus tard que la veille…
Il sauta sur la table.
— Quand est-ce que tu vas lui parler de nous au juste ? Tu avais promis !
— Oui ! Il y en a assez que vous soyez toujours  dans votre petit monde, les yeux dans les yeux ! Vous êtes aveugles ! Vous m’ignorez alors que depuis le premier regard, je brûle d’amour pour vous ! s’emporta Huo.
Céleste réagit au quart de tour :
— Non, mais c’est quoi ce ton !
Gaïus, les narines frémissantes d’une colère qui ne lui ressemblait pas, tapa du poing sur la table.
Marin s’efforça de calmer le jeu, mais avec une prétention qui ne fit que jeter de l’huile sur le feu.
Ils étaient si bien occupés à se disputer les uns avec les autres qu’ils ne les remarquèrent pas avant qu’il ne soit trop tard.
Trois ennemis s’étaient glissés en douce dans la pièce, trois Pêchés sans doute, qui avaient ouvert la fenêtre dans laquelle quatre hommes ailés s’engouffrèrent l’un après l’autre – un aux cheveux blancs et aux ailes translucides, un tout bleu, peau comme plumage, un qui était tout poilu de partout et pour finir Ailes Noires. Tous leurs ennemis étaient là, sauf Ailes Arc-en-ciel et le Vide lui-même.
En quelques instants, ce fut le chaos le plus total.
Le premier type ailé à s’être posé à l’intérieur,  se jeta sur Céleste, léchant sa joue d’une longue langue fourchue. L’ange glissa de sa chaise et s’effondra sur le sol.
Gaïus n’eut le temps de faire quoi que ce soit, obligé qu’il était de parer à l’attaque combiné d’un gars aux ailes bleues et d’un autre aux ailes poilues.
Marin, lui, était encerclé par ce qui devait être les trois Pêchés restants : une armoire à glace aux cheveux rouges et à l’air furibond qui avait toutes les chances d’être la Colère, et deux hommes habillés avec élégance qui devaient être l’Orgueil et l’Envie.
Ailes Noires, lui, s’en était pris à Huo qui tentait tant bien que mal de se protéger avec ses flammes.
Seul Blaise n’avait pas été attaqué. Il avait dû être jugé trop petit pour être dangereux. A moins qu’ils ne l’aient même pas vu… Il en profita, et glissa le long du pied de la table.

vendredi 27 novembre 2020

Comme les doigts de la main - 55

Blaise sombra et n’émergea qu’en début d’après-midi. Il n’avait même pas entendu Huo se lever. D’ailleurs, seuls lui et Marin devaient vaquer à leurs occupations depuis le matin, Céleste comme Gaïus ayant dû dormir tard comme lui.
Même s’il avait faim, comme il avait la flemme de se rendre à la cuisine, sachant qu’avec sa petite taille, ça lui prendrait une éternité, il préféra attendre le retour de Huo.
Il alluma l’ordinateur afin de continuer à lire le journal de Marin, mais se laissa distraire par un post-it laissé par Huo sur le bureau – ce dernier lui avait acheté une version numérique d’un des romans de Gaïus de façon à ce qu’il puisse ajuster la taille des caractères à l’écran, comme il avait vu faire Blaise pour le journal de Marin.
C’était une attention adorable et Blaise se plongea dans le roman. Même si ce n’était qu’une histoire fictive, c’était une façon d’en apprendre plus sur Gaïus, de toucher du doigt sa manière de penser.
Blaise était si bien absorbé par sa lecture, qu’il sursauta quand Huo entra.
— Ah ! Enfin, tu es réveillé ! Je n’en pouvais plus d’attendre ! Alors, raconte qu’est-ce qui s’est passé !
Blaise rapporta une partie de sa conversation avec Céleste.
Huo l’attrapa avec un peu trop d’enthousiasme, manquant de lui briser les os.
— Aïe ! Attention !
Huo le reposa avec une grimace d’excuse. Mais ce n’était pas sa faute si Blaise était à présent tout petit et fragile.
— C’est tellement génial… Je brûle d’aller les voir tous les deux à la seconde !
— Je ne pense pas que Céleste ait encore eu le temps de discuter avec Gaïus…
— Mais peut-être d’ici ce soir !
Quelque chose disait à Blaise qu’ils allaient devoir patienter un peu plus que cela. C’était un sujet délicat à aborder, surtout après la décision que les deux amis avaient pris de renoncer à être un couple quelques années plus tôt.
L’estomac de Blaise choisit de gargouiller à ce moment-là. Il faut dire que c’était déjà pratiquement l’heure du goûter.
Huo eut un petit rire.
— Allez, viens, je t’emmène manger. Il reste des crêpes faîtes par Marin ce matin.
— Il est finalement sorti de sa chambre ?
— Oui, mais juste pour cuisiner.
Marin fit la même chose pour le dîner.
Ils ne le virent pas, mais le repas laissé sur la table était clairement son œuvre.
Pendant qu’ils mangeaient tous les quatre, Céleste se montra presque aussi silencieux que Gaïus. Apparemment, les nuits blanches ne lui réussissaient pas. C’est Huo qui anima la conversation, couvant l’ange et le colosse du regard jusqu’à ce qu’ils aillent se coucher.

jeudi 26 novembre 2020

Comme les doigts de la main - 54

— Il y a quand même un côté cocasse à ce qu’après avoir empêché Marin de tout me raconter par le menu, c’est toi qui t’y colles, fit remarquer Blaise.
— Je n’en serais pas là si tu n’avais pas cru savoir mieux que tout le monde.
— Désolé.
— Non, c’est bon. Tu apportes une dynamique nouvelle et bienvenue à notre groupe. Nous avons enfin pu nous débarrasser d’une partie de nos étouffants ennemis grâce à toi... Tu me montres aussi une voie nouvelle. Ce que vous désirez Huo et toi m’a conduit à réaliser que Gaïus et moi, nous avons renoncé trop vite. Nous ne sommes pas rendu compte qu’avoir un troisième partenaire, voire plus, pourrait résoudre notre problème.
Blaise avait du mal à en croire ses oreilles : Céleste semblait vouloir leur donner une chance. Tout à coup, il comprenait mieux pourquoi il lui avait raconté les débuts de sa relation avec Gaïus.
— Tu veux dire que…
Il n’osa finir sa phrase.
— Oui, mais avant tout de choses, je parlerai à Gaïus.
Si Blaise n’avait pas été menotté, il l’aurait pris dans ses bras et serré contre lui. Après quoi, il aurait couru voir Huo pour lui annoncer la nouvelle.
— Je suppose que tu ne vas pas vouloir me détacher, même si je contiens la bête, à défaut de l’avoir empêchée complètement de se manifester.
Gaïus grondait toujours dans son crâne.
— Tu devines bien. La position inconfortable dans laquelle tu trouves devrais t’aider à ne pas t’endormir et t’apprendre peut-être à réfléchir avant d’agir.
Blaise émit un grognement, sorte d’écho déformé à ceux émis par Gaïus.
Ils continuèrent à parler, Céleste questionnant Blaise sur sa vie.
L’ange compatit avec la manière dont ses parents l’avait rejeté.
Ceux de Gaïus comme les siens avaient été limite indifférents à la nouvelle de leur homosexualité. C’était des gens occupés par leurs affaires.
Quand la nuit s’acheva, Blaise défusionna avec le colosse qui avait hurlé à la lune toute la nuit durant.
Blaise était épuisé, mais ravi de s’être rapproché de Céleste, et de pouvoir espérer être avec lui et Gaïus comme il était avec Huo.
En baillant à s’en décrocher la mâchoire, Céleste le raccompagna à sa chambre et le borda dans son lit de poupée qui avait été placé sur la table de nuit, à côté du grand où Huo dormait, roulé en boule.
— Dors-bien, murmura l’ange.
Et il s’en fut, refermant sans bruit la porte derrière lui.