vendredi 28 avril 2017

A travers les millénaires - 38

An 3001. Jem avait fêté la veille son seizième anniversaire avec plusieurs autres soldats de la base militaire. Cela avait été sobre, comme toujours, mais recevoir les vœux des uns et des autres était un plaisir, une sorte de petite victoire d'avoir survécu un an de plus dans cette guerre impitoyable contre le saturniens, les uraniens et les végaliens. Il avait eu le droit à une double part de dessert. Pas de cadeaux, bien sûr. Ce n'est pas comme s'il y avait dans les parages des boutiques pour acheter des choses.
Il n'avait d'ailleurs jamais rien reçu pour aucun de ses anniversaires. Sa mère qui l'avait mis au monde par obligation après avoir été inséminée artificiellement, n'avait jamais eu envie de lui offrir quoi que ce soit.
Il s'était pourtant revu recevoir un objet rectangulaire couvert de cuir. Enfin ce n'était pas vraiment lui, mais un autre lui-même. C'était un livre papier. Il n'en avait jamais vu ou entendu parler, mais il avait su ce que c'était. Il avait la certitude d'en avoir manipulé beaucoup et pas juste celui-là. Il en avait même écrit en tant que professeur d'histoire... Comme s'il y avait d'autres métiers que soldat ou mère !
Jem s'agita dans son lit. Il aurait voulu oublier ces images, mais il ne pouvait pas ou plutôt chaque fois qu'il en chassait une, d'autres arrivaient.
Il finit par comprendre que c'était des souvenirs, des choses qu'il avait vécu, mais dans une autre vie. Il s'était battu dans d'autres guerres, entre êtres humains. Et il avait aimé. Des visages se succédèrent dans son esprit.
Il se redressa, troublé. Il avait vécu trop peu d'années pour que sa mémoire de ses vies antérieures lui reviennent les dernières fois. Il n'avait faite que mourir encore et encore sur le champ de bataille. L'acide des entrailles de l'uranien lui explosant à la figure l'avait brûlé alors qu'il n'avait que treize ans. Le végalien l'avait coupé en deux. Il avait explosé, été tué par balle...
Il se mit en position fœtale sous la couverture. Cela faisait des siècles que son chemin n'avait pas croisé celui de son âme-sœur. Hoshi. Un humain transformé en saturnien. Il avait été son animal de compagnie jusqu'à son décès. Après quoi, il avait été empoisonné et enterré avec lui.
Jem déglutit. Il se remémorait de chacune de ses morts avec une acuité affolante. Il avait souffert. Il avait été heureux aussi, plus qu'à présent dans cet univers au goût d'armes et de sang.

jeudi 27 avril 2017

A travers les millénaires - 37

Et puis, ce fut enfin son tour d'être libéré. Hoshi était de retour, sain et sauf. Si Wen avait eu une queue, une véritable, il l'aurait agitée de bonheur. Ses genoux lui faisaient mal à force de frotter sur le sol aussi brillant que granuleux, mais il avançait à bonne allure, impatient qu'ils n'aient plus de public, car alors il saurait si Hoshi l'avait vraiment accepté.
Une fois chez le saturnien, il se mit debout et attendit sagement. Hoshi le regarda, puis réduisit à néant le vide qui les séparait et l'enlaça.
Wen sut que c'était bon. Il posa la tête sur son épaule.
— Tu m'as manqué.
— Toi aussi.
Ils étaient à nouveau un couple. Bien sûr, leur relation était inégalitaire, mais c'était presque un juste retour des choses. Le saturnien, à une époque, avait été son esclave gaulois après tout et il ne l'avait pas libéré.
Ce qui était à redouter, c'était surtout la mort de Hoshi que ce soit sur un champ de bataille ou de vieillesse. Il ne fallait pas se leurrer, les risques étaient élevés et Wen n'avait aucune envie de devenir le chien chien d'un autre saturnien.
— Est-ce qu'il est coutume pour les saturniens de faire des testaments?
— C'est une obligation même.
— Peut-être pourrais-tu demander que ton fidèle animal de compagnie soit enterré avec toi,  comme les rois dans l'Égypte ancienne...
— Mais c'est horrible.
— Ce serait bien mieux que d'avoir un autre maître, mieux que de te survivre.
L'anneau au-dessus de la tête de Hoshi vibra. Wen ne sut comment l'interpréter.
— Est-ce parce que tu sais que tu vas te réincarner que tu es aussi léger avec la mort ? Accordes-tu seulement de l'importance à toutes celles que tu as causées en tant que soldat ?
C'était une accusation terrible, mais Wen n'en voulut pas à Hoshi. Ce dernier avait été transformé en saturnien et se battait en fait contre sa propre espèce. Cependant, grâce à l'identité de saturnien qu'il avait prise, il  protégeait l'humanité d'une autre manière.
— Je déteste tuer et je suis soulagé de ne plus avoir à le faire, même si cela m'oblige à aller à quatre pattes pour le restant de mes jours. Et, à dire vrai, cette guerre qui n'en finit pas, me fait craindre le pire. Peut-être les humains cesseront d'exister. Peut-être allons-nous tous nous auto détruire et ma mort sera finale.
— Pardon, dit Hoshi, avant de coller sa bouche à la sienne. Je ferais comme tu veux, ajouta-t-il et il lui donna un autre baiser.

mercredi 26 avril 2017

A travers les millénaires - 36

Dans la cage où il fut enfermé, il y avait  une soixantaine d'hommes assis, l'air défait et le regard éteint ou hanté. Ils étaient nombreux à porter des marques de coups. Wen aurait aimé échanger avec eux, mais il savait qu'il serait battu s'il parlait, alors il garda le silence. Il se sentait coupable de sa lâcheté, mais il n'était pas là pour tenter d'organiser une rébellion. Il voulait survivre pour être avec Hoshi.
Comme il n'y avait rien à faire, il laissa ses pensées vagabonder. D'abord, il s'évada dans ses vies passées, puis il imagina ce qui se passerait s'ils perdaient la guerre et que les saturniens décidaient de généraliser ce système d'humains de compagnie. Il lui semblait qu'en deux ou trois générations, les humains pourraient perdre leurs langues, et peut-être désapprendre à se tenir debout.
Même si c'était toujours mieux qu'une extinction totale de l'humanité, il préféra mettre cette terrifiante hypothèse de côté pour revenir à la manière dont Hoshi et lui s'étaient quittés.
Puisqu'il lui avait fait l'amour parce qu'il partait combattre, quand – et non si – il reviendrait, ne risquait-il pas de faire machine-arrière ? Wen ne pouvait qu'espérer qu'il n'en serait rien et qu'ils allaient pouvoir être heureux ensemble malgré la folie meurtrière qui s'étaient emparés du monde et ce système pervers d'humains de compagnie.
Il était déprimant d'attendre à ne rien faire au milieu de ces hommes qui n'en étaient plus tout à fait, mais au moins il n'avait plus personne à tuer.
Deux vies de suite à guerroyer, c'était trop. A dire vrai, sa toute première expérience en tant que soldat dans l'antiquité lui avait largement suffi.
Wen s'égara à nouveau dans les méandres du passé. Il avait de quoi faire, tant de beaux souvenirs à se rappeler. Ewen le gaulois l'essuyant à la sortie du bain. La soutane de Théodebert soulevé par le vent... C'était parfait pour s'évader de ce passé déprimant et de cet avenir qui s'annonçait sombre, éclairé toutefois par la présence de Hoshi.

Les jours passèrent longs et sensiblement identiques les uns aux autres, entouré de ces hommes qui avaient été forcés d'endosser le rôle d'animaux. Le silence régnait si ce n'est quelques reniflements, bâillements, soupirs et raclements de gorge. Il y avait aussi les bruits de déglutitions quand les repas étaient servis. Les moments les plus animés étaient quand un « maître » venait chercher son « animal. » Il était visible que certains auraient préféré périr d'ennui entassés dans la cage plutôt que de retourner avec leur propriétaire saturnien.  L'un d'eux avait hurlé et s'était débattu, mais le saturnien avait tiré sur sa laisse d'une main ferme et lui avait donné quelques décharges électriques. Wen assista également à une adoption. Le jeune homme aux longues oreilles et à la peau tachetée de bleus  suivit en tremblant son nouveau maître. Wen souhaita mentalement que ce saturnien-là soit moins sadique. .