vendredi 31 mars 2017

A travers les millénaires - 28

Quand Wen rouvrit les yeux, il n'était plus dehors, à l'air libre, sur un terrain dévasté, mais dans une cage avec un autre prisonnier, les mains et pieds toujours attachés.
— Comment tu t'appelles ? D'où-tu viens ? demanda l'adolescent au visage tuméfié et aux habits déchirés qui partageait sa prison.
— Nous mettre ensemble, c'est une astuce pour nous faire parler, déclara Wen sans répondre aux questions de l'autre.
— Oh, ça va, on peut bien se présenter l'un à l'autre quand même. Moi, c'est Ghao.
— Wen.
— Et pourtant t'en as pas de veine, sinon, tu ne serais pas ici.
La plaisanterie était de mauvais goût, mais Wen esquissa un sourire malgré tout. Lui aussi en avait fait, en son temps, notamment face à la guillotine, à Claude, pour tenter de dédramatiser l'horrible situation...
— Et toi alors ? Depuis combien de temps es-tu là ?
— Je ne sais pas vraiment. Cela manque de pendule dans le coin.
Et de lumière aussi. La pièce dans laquelle se trouvait la cage était hermétiquement fermée et ses murs étaient uniformément lisses.
— Aucun repas pour te donner un repère ?
— Je n'ai été nourri que de coups.
L'un des murs s'écarta alors et deux saturniens entrèrent.
Wen reconnut immédiatement l'un d'entre eux. C'était Hoshi, plus âgé, la peau plus terne, l'anneau au-dessus de sa tête émoussé, mais c'était lui.
Wen prit sur lui pour ne pas laisser filtrer sa joie intérieure profonde.
Les deux saturniens enchaînèrent les questions, mais Wen demeura muet. Le camarade de Hoshi le sortit de la cage et le frappa encore et encore sur tout le corps avec une espèce de cravache, réduisant ses vêtements en lambeaux et écorchant sa peau.
Hoshi intervint, s'efforçant de calmer son collègue :
— Allons, c'est inutile, tu vois bien qu'il ne parlera pas.
— Ce n'est pas en se montrant doux que cela les motivera, rétorqua l'autre.
Jouaient-il le scénario du bon et du mauvais flic ? C'était aussi une technique pour délier les langues.
Wen avait plutôt envie de croire que c'était parce que Hoshi était du côté des humains. A moins qu'en dix-sept ans, il est changé de camp... Mais de toute façon, Wen s'en moquait. Il savait que tous étaient en tort, saturniens, végaliens, uraniens, humains...

jeudi 30 mars 2017

A travers les millénaires - 27

Après une nuit blanche à remonter le fil de ses vies antérieures, Wen se sentit vieux et fatigué. Sa mémoire était composée de souvenirs douloureux et heureux, tous liés à son âme-sœur. Hélas, avec cette guerre qui n'en finissait pas, ses espoirs de le rencontrer étaient minces. Il était plus probable qu'il meure avant.

    Wen quitta le centre de formation sans revoir Basile, ce qui le soulagea plus qu'autre chose.
A la base, il ne fut pas accueilli à bras ouverts par ses camarades plus âgés. Il n'était qu'un bleu. Il eut cependant tôt fait de prouver sa valeur. Son corps n'avait pas encore seize ans, mais il avait des siècles d'existence derrière lui et déjà une expérience bien trop grande à son goût des façons de se battre des saturniens, végaliens et uraniens.
Il sauva la mise à plusieurs dizaines de soldats et monta en grade. Tout le monde ne tarda pas à le traiter avec respect, si ce n'est quelques jaloux dégoûtés qu'il soit aussi jeune et aussi doué.
Wen ne tirait pourtant aucune satisfaction de sa situation. Il avait en effet rêvé de se couvrir de gloire au combat, mais c'était avant de se souvenir de ce qu'était la guerre : les corps déchiquetés et sanglants, les cris déchirants de douleur et tellement de morts que les gens se transformaient en statistique. C'était une folie, un cauchemar et pourtant la triste réalité.

    Un an après être devenu soldat, alors qu'ils se battaient contre des végaliens, Wen fut séparé de son groupe et tomba malencontreusement nez à nez avec une escouade de saturniens. Ils le capturèrent sur le champ et l'interrogèrent. Wen garda le silence pour éviter que ses camarades se retrouvent entre deux feux ennemis. Ils avaient déjà assez de peine comme cela avec les végaliens. Son absence de coopération lui valut plusieurs décharges électriques de fouets saturniens.
Ils commençaient à lui taillader la peau du bras avec de bonnes vieilles lames quand un des éclaireurs saturniens revint leur annoncer que les humains étaient en train de se faire massacrer par les végaliens.
Le chef de l'escouade trancha qu'il était inutile qu'ils s'emmêlent et ordonna que le terrien soit attaché et embarqué dès fois qu'il détienne des informations importantes tel l'emplacement de sa base. Un coup sur la tête fit perdre conscience à Wen.

mercredi 29 mars 2017

A travers les millénaires - 26

Le général se racla la gorge et poursuivit :
— Vous me rappelez quelqu'un que j'ai connu, votre aptitude au tir, ses yeux gris... Il est mort voilà 16 ans... La base de l'époque avait été attaquée par des saturniens. Nous nous étions disputés ce jour-là...
Il s'appelait Waldo alors. Wen sentit poindre un mal de tête. Le barrage était brisé et un flot torrentiel d'images du passé se déversait en lui. Basile l'accusant d'utiliser Hoshi, l'humain transformé en saturnien, son âme-sœur à travers les millénaires... Lui était mort et Basile était devenu général. Il y avait là une injustice profonde, mais tout cela n'avait pas vraiment d'importance. Ce qui comptait, c'est ce qu'il était advenu de Hoshi.
Perturbé par les souvenirs de ses vies antérieures qui affluaient, se bousculant en lui, alors qu'il avait désespérément tenter de les bloquer ces derniers mois, la question échappa à Wen.
Basile sursauta.
— Comment connaissez-vous ce nom ? C'est secret-défense !
— Parce que j'ai été Waldo, répliqua Wen.
Basile blanchit, le regardant avec un mélange d'horreur et de frayeur, puis secoua la tête.
— Non, non, c'est impossible.
— Je ne l'exploitais pas lui faisant l'amour, tu m'as accusé à tort.
Le général porta la main à son cœur, les lèvres tremblotantes.
Face à son désarroi, Wen eut un sourire presque cruel. Basile allait être obligé de le croire, cette fois... à moins qu'il ne fasse une crise cardiaque.
Mais non, il se remettait, reprenait contenance.
— Tout ceci est une plaisanterie de mauvais goût. Parfois quand je bois, ma langue se délie... Je suppose qu'un de mes camarades de beuverie vous a mis sur le coup, pour le plaisir de me faire marcher.
Le général rit nerveusement et reprit :
— Vous allez être affecté à un bataillon. Cependant, avant cela, vous avez droit à un mois de permission pour engrosser une fille. Si cela ne vous tente pas, nous pouvons simplement congeler votre sperme.
— Je choisis la seconde option, mon général, répondit Wen.
Il n'allait pas se fatiguer à répéter qu'il avait bel et bien été Waldo alors que Basile préférait nier l'évidence, se raccrochant à une explication rationnelle qui ne tenait pas la route plutôt que d'admettre que la réincarnation était possible et que la mémoire de Wen ne se limitait pas à sa seule vie.
Il eut été tenter d'insister pour savoir ce qu'il était advenu de Hoshi, mais peut-être que Basile n'en savait rien. Si par miracle il avait survécu à l'attaque de la base, ce jour-là, il devait être sur Saturne, mais si c'était le cas, en seize ans, il avait dû être découvert dans sa mission d'infiltration. Si Wen le retrouvait, son âme-sœur aurait alors un autre visage.
— C'est rare que les jeunes soldats refusent pareille opportunité... Vous êtes sûr ? A moins que vous ne soyez homosexuel...
Wen se demanda s'il ne ratait effectivement pas  une chance de rencontrer son âme-sœur, puis trancha qu'il ne souhaitait pas batifoler avec des filles pour cela. Son cher cœur pouvait tout aussi bien être un homme...
— Certain, mon général.
Wen avait hâte de quitter la pièce, cela le démangeait trop de secouer Basile un bon coup.
Ce dernier n'avait pas dû avoir besoin de rédiger un rapport, Waldo étant décédé... Son autre lui. Tous ses alter ego, tous ceux de son âme-sœur... Il voulait se souvenir au calme.