jeudi 3 octobre 2019

Bleu Ciel Océan - 31

PARTIE 2 : WATA
Il s’était réveillé le crâne douloureux dans les bras solides d’une séduisant étranger et en avait été surpris.
L’homme s’était présenté – Lukas. Il avait voulu en faire de même et c’est là qu’il avait vraiment paniqué. Impossible de se souvenir de son propre nom ou même de sa vie d’avant cette plage ensoleillée. C’était comme regarder dans un kaléidoscope : ses souvenirs étaient des éclats colorés qui ne faisaient sens.
Lukas avait tenté de le réconforter de sa belle voix grave, mais de toute évidence, il ne parlait pas sa langue et n’avait donc pas été en mesure de  lui expliquer ce qui s’était passé et pourquoi il ne se souvenait de rien.
Il avait déduit de lui-même qu’il y avait eu un accident, un dans lequel il s’était cogné la tête et avait échoué sur cette plage.
Il avait éliminé d’office la possibilité que Lukas l’ait assommé et enlevé, car elle ne tenait pas la route. La vue des gilets de sauvetage sur la plage lui avait permis de confirmer qu’ils étaient en effet des naufragés.
Il s’était accroché à Lukas comme à une bouée de sauvetage. Ce dernier avait l’air de savoir ce qu’il faisait et c’était réconfortant. Il avait suffi de suivre le mouvement, de le seconder dans ses efforts pour survivre, trouver à boire et à manger, se construire un abri, faire du feu, pêcher, ramasser bâtons et pierres pour les transformer en outils… Lutter contre son attirance pour l’homme qui lui avait donné un nom – Wata.
Au début, cela avait été facile, même s’il n’avait pu s’empêcher de le dévorer des yeux la première fois que Lukas avait retiré ses habits pour ne garder qu’un minuscule slip de bain. A mesure que les jours passaient, cela s’était avéré intenable parce que cela n’avait plus été seulement de l’attirance physique. Lukas n’était pas juste un grand et bel étranger, mais un homme sur lequel on pouvait compter et s’appuyer avec lequel il était aisé de rire. Lukas n’avait hélas pas paru intéressé par Wata, pas comme ça, pas vraiment. Lukas l’avait regardé parfois comme s’il le trouvait lui aussi à son goût, chaque fois de façon si fugitive que Wata en avait conclu qu’il prenait ses désirs pour des réalités. Et puis son corps l’avait trahi dans son sommeil et même après que Lukas ait manifesté que ce n’était pas grave en l’embrassant sur les deux joues, Wata avait culpabilisé de s’être frotté contre lui. Finalement, il avait rêvé que Lukas lui faisait l’amour et joui dans son sommeil pour se réveiller mouillé de sperme, comme un adolescent alors que cela faisait longtemps qu’il n’en était plus un. Il s’était senti d’autant plus humilié que Lukas avait assisté à cela. Lukas l’avait toutefois gratifié d’un baiser brûlant et de simples compagnons, ils étaient devenus amants sans que Wata ait n’ose présumer son amour réciproque. Enfin, ils avaient été secourus et cela avait été horrible. Pas sur le moment, bien sûr, mais après quand il avait compris que Lukas et lui allaient être séparés – Lukas, l’homme dont il était tombé amoureux et qui avait été tout son univers pendant ces jours sur l’île.

mercredi 2 octobre 2019

Bleu Ciel Océan - 30

Le trajet du retour se déroula dans le brouillard.  Il y avait trop de gens, trop de bruits et d’odeurs. Après le calme de l’île, c’était trop. Il réussit à somnoler, la fatigue aidant, se réveilla, rêva qu’il était encore avec Wata sur la plage et rouvrit les yeux sur un monde trop bruyant et coloré. Il se répéta qu’il ne tarderait pas à se réhabituer.
Deux semaines plus tard, il ne l’était pas. Son expérience de vie sauvage l’avait changé. Son visage n’était plus émacié, mangé par une barbe non désirée et bruni par le soleil, et il avait repris du poids, mais si le reflet que lui renvoyait le miroir était proche de celui d’avant l’île, Lukas n’était plus le même pour autant.
C’était formidable de dormir à nouveau dans un lit, excepté qu’il était désormais trop mou et surtout très vide. Sa routine sportive avait un côté vain comparé à la manière dont il avait été contraint de s’activer pour survivre. Il avait dû s’acheter un nouveau gel de douche, incapable de désormais supporter le parfum coco de l’ancien.
Il avait bien sûr été facile de retrouver certains conforts tel se doucher, se raser et manger des plats variés, seulement il n’arrivait plus à les considérer comme des choses acquises – c’était des luxes.
Il avait apprécié de se replonger dans ses affaires, mais ce n’était plus pareil.
Par ailleurs, il avait eu l’opportunité de se remettre avec une de ses anciennes conquêtes, mais n’avait fait plus que dîner avec elle – il n’avait pas eu envie de goûter à nouveau à ses charmes. Il n’arrivait pas à oublier Wata qui lui manquait avec une intensité qui le surprenait lui-même. L’île l’avait marqué, mais Wata aussi avait laissé son empreinte. Lukas attendait qu’il le contacte, craignant chaque jour davantage qu’il ne le fasse pas. Il se rappelait ce film où le héros amnésique tombait amoureux et se mariait avant d’avoir un accident et de perdre à nouveau la mémoire pour retrouver celle de sa vie d’avant. Il avait peur que le Wata de l’île ait disparu, ce qui ne l’avait retenu de commencer à prendre des cours de japonais. Si jamais Wata lui téléphonait, lui envoyait un mail voire lui écrivait une lettre – il n’osait espérer une visite – il voulait pouvoir être à même de mieux communiquer avec lui. S’il rêvait de prendre un billet pour le Japon pour le retrouver, il avait toutefois assez de bon sens pour se rendre compte que sans adresse et sans maîtrise de la langue, c’était vain. Et puis, il y avait ses affaires qu’il avait négligées durant son séjour. Enfin, il lui fallait penser à sa mère. Il lui avait promis de rester quelque temps sans voyager.

mardi 1 octobre 2019

Bleu Ciel Océan - 29

Comme il était impensable qu’ils ne se revoient jamais après cela, Lukas demanda un stylo et un papier à un policier et écrivit toutes ses coordonnées à Wata, adresse, téléphone fixe et portable, son nom complet et même celui de son entreprise.
Le jeune homme venait de l’empocher quand un interprète parlant japonais débarqua et se mit à parler à Wata qui desserra son emprise sur le bras de Lukas, preuve qu’il se détendait.
Cela devait être un soulagement pour lui d’avoir enfin un interlocuteur qu’il comprenait et avec lequel il pouvait discuter véritablement. Lukas éprouva une bouffée de jalousie qu’il étouffa aussitôt. Wata pouvait enfin être rassuré, le reste n’avait pas d’importance.
Du temps s’écoula. C’était étrange d’être entre quatre murs blancs après avoir passé tant de jours environnés de bleu avec pour seule limite l’horizon.
Un policier vint chercher Lukas. Les formalités administratives étaient réglées et il y avait un vol qui lui permettrait d’attraper ensuite un avion pour la France.
Wata se leva en même temps que Lukas. L’interprète s’emmêla sans réussir à apaiser Wata dont la détresse était évidente.
Lukas n’avait aucune envie de le laisser comme ça et en même temps, il souhaitait rentrer chez lui, rassurer sa mère et savoir ce qu’était devenu ses affaires pendant ses « vacances prolongées. » Il toucha la poche de Wata pour lui rappeler qu’il lui avait donné de quoi le contacter.
Sans se soucier des regards, il le serra étroitement dans ses bras.
 — Nous nous reverrons, déclara-t-il, plus pour lui-même que pour Wata.
C’était le jeune homme qui avait ses coordonnées, et pas l’inverse, et peut-être que Wata, une fois de retour dans son monde, ne souhaiterait pas lui écrire ou lui téléphoner, surtout si la mémoire lui revenait… Et même s’il le faisait, la barrière de la langue persisterait, à moins que Lukas ne prenne des cours de japonais.
Le policier rappela à Lukas que l’heure tournait. Lukas s’arracha à Wata dont les yeux noirs étaient tristes et éteints.
Lukas partit en cherchant à se persuader qu’il n’y avait d’autre solution, que de toute façon, maintenant que le cours de leur vie avait repris, ils n’avaient plus vraiment besoin l’un de l’autre. Lukas n’était pas gay. Ce qu’il ressentait pour le jeune japonais n’était que le résultat de leur isolement sur l’île.