mardi 5 mars 2013

A travers les âges - 64

 Le dimanche s'écoula dans une sorte de transe où Dake revivait l'époque où il chassait, celles où il avait été esclaves, celles où il avait été une femme... Sous la douche, à table, devant la télévision, à son bureau, avachi dans le fauteuil du salon, allongé sur son lit, il se rappelait des moments passés en compagnie des alter ego de M.Toukka. Son père comme sa mère s'agacèrent qu'il soit comme absent à lui-même.
– Tu n'es jamais très dynamique, mais là, tu passes ton temps à rêvasser !
– Quand on te parle, tu poses sur nous un regard vide, comme si tu ne nous voyais pas vraiment !
Les reproches comme l'inquiétude qui les soutendaient ne troublèrent pas plus que ça Dake. Il était loin, ailleurs. Il prétendit être fatigué par sa sortie de la veille et continua à plonger dans les souvenirs de ses multiples vies antérieures.
 Lundi matin, le réveil et la nécessité de reprendre le chemin du lycée le força à s'ancrer dans le présent. Y demeurer amarré s'avérait cependant difficile. Il se surprit à fredonner un psaume sur le trajet, et en cours, il dut se retenir de corriger la prononciation exécrable du professeur de latin. Dès son retour de cours, il monta s'enfermer dans sa chambre, se remémorant les baisers, les caresses, les mots doux qu'il avait reçu autrefois. Hélas tout ceux qui l'avaient fait vibrer étaient décédés des siècles plus tôt... et pourtant, ils étaient tous là dans M.Toukka. Il lui manquait, comprit Dake. Il allait le voir demain, seulement ce serait dans le cadre d'une malheureuse heure de cours. Cela passerait trop vite et il aurait à le partager avec tous ses camarades de classe... La semaine s'annonçait atrocement longue. Non, sûrement, il y avait moyen de circonvenir M.Toukka pour qu'ils se revoient dès mercredi après-midi.
Dake prit le prétexte du livre que son professeur lui avait prêté et qu'il n'avait fait que feuilleter pour aller lui toucher deux mots à la fin du cours. L'idée était bonne, sauf qu'une des camarades de classe de l'adolescent qui avait une question à poser, vint se mettre derrière Dake, l'empêchant de parler librement à M.Toukka. L'adolescent rendit le livre, et repartit bredouille, se consolant de son échec en se disant qu'il pourrait tenter à nouveau sa chance demain. Ce serait aussi simple, puisqu'il n'avait plus cours après. En attendant, il avait plein de souvenirs à explorer. Le seul problème, c'est que naviguer entre eux lui donnait un léger mal de tête qu'aucune aspirine n'arrivait à faire passer.
Le lendemain, Dake regarda M.Toukka intensément durant tout le cours d'histoire. Il ne comprenait plus comment il avait pu le trouver quelconque la première fois qu'il l'avait vu. Il était moins grand que Theodebert, moins flamboyant que Titus, moins sexy que la fois où il avait été une femme, cependant il était beau à sa façon. Trois fois les yeux gris de M.Toukka se posèrent sur lui, et l'adolescent sentit chaque fois son cœur battre plus fort dans sa poitrine.

lundi 4 mars 2013

A travers les âges - 63

L'adolescent frissonna. Aussi incroyable que cela puisse lui paraître, cela lui revenait. L'immobilité, la tranquillité, les oiseaux et les écureuils se promenant sur lui, deux amoureux écorchant son écorce pour y graver un cœur, ses feuilles tourbillonnant autour de lui, la mélodie du vent, la présence de cet autre arbre à ses côtés, bruissant jour après jour au même rythme que lui, puisant ses forces dans la même terre.
– Mais comment est-ce possible ? balbutia-t-il.
– Tu t'es souvenu avec juste ces quelques phrases ? J'aurais dû mieux tenir ma langue. Les plantes aussi ont une âme.
– On a aussi été des animaux ?
– Je ne sais pas pour toi. J'ai été un loup, une fois, mais je n'ai pas eu le bonheur de te rencontrer.
– Si je n'étais pas une chienne ou une louve à cette époque, c'est aussi bien. Autrement, cela aurait été spécial, pour ne pas dire dégoûtant !
– Je ne sais pas. Je suis plus que jamais convaincu que l'amour n'a ni âge, ni frontière, ni race, ni sexe, ni religion, ni morale...
– Il y a des limites quand même ! s'écria Dake, en ayant un mouvement de recul.
– Je ne sais pas. La zoophilie n'est pas synonyme de bestialité, et aimer ne se résume pas à coucher. Certains couples ne peuvent pas s'unir, ce qui ne les empêchent pas d'être amoureux, de vouloir vieillir l'un à côté de l'autre.
M.Toukka était si grave que Dake se demanda à quel point ils étaient concernés.
– J'ai été une bestiole et vous, un humain, par le passé ?
L'idée même le répugnait, mais il voulait savoir.
– Non, mais je t'ai déjà prévenu. Notre passé commun est loin d'être toujours rose.
Mourir de vieillesse, périr noyé... Oui, il devait y avoir pire, mais chaque vie était riche en événements et en émotions, et en dépit de son mal de tête lancinant, quelles que soient les choses qui lui soient arrivées, quels que soient les crimes qu'il ait pu commettre, l'adolescent tenait à en apprendre plus.
– Vous me raconterez la suite demain ?
– Non.
– Lundi après les cours, alors ?
– Non. Pas avant la semaine prochaine, et au cas où tu te sens à nouveau mal, nous nous verrons chez moi.
Comme Dake craignait un peu ce qui pouvait se passer entre quatre yeux avec son professeur, il n'insista plus. M.Toukka semblait de toute façon inflexible.
Il reconduisit Dake chez lui, le traitant comme une petite chose fragile, si bien que l'adolescent ne fut pas fâché de le voir repartir. D'accord, il s'était évanoui, d'accord, il avait un affreux mal de crâne, mais cela ne valait pas la peine d'en faire tout un plat !

vendredi 1 mars 2013

A travers les âges - 62

Dake toussa très fort. M.Toukka lui passa une main appaisante dans le dos.
– C'est fini, maintenant.
Dake inspira, expira à plusieurs reprises, et acquiesça. Il était sur un banc, dans un parc. La seule pièce d'eau à proximité était un petit bassin circulaire, et il était loin d'eux, à peine visible.  Il essaya de penser à autre chose, de changer de sujet...
– On est toujours dans des camps opposés. Enfin, je veux dire, on est jamais du même monde.
– Je t'assure que ce n'est pas toujours le cas.
– Mouais, en tout cas, jusqu'en l'an 800, vous êtes toujours celui qui me courez après, même quand on était des femmes.
– C'est parce que je suis celui qui me souviens.
– Mais c'est bizarre quand même que vous me reconnaissiez... D'une vie à l'autre, on est physiquement très différent. Même notre caractère n'est pas identique.
– Ce qui est logique, notre environnement, notre éducation, tout change. Malgré tout, je sais que c'est toi, c'est comme ça. Theodebert et tous les autres font partie de toi, tandis qu'une part de Ulf reste en moi. Tu connais des chants religieux désormais, non ?
Dake écarquilla les yeux et se rendit compte que c'était vrai, un comble pour quelqu'un qui n'avait jamais mis les pieds dans une église ! Il savait aussi parler latin... Il lança quelques mots à M.Toukka dans la langue du clan des Trois Silex qui lui répondit :
– Oui, c'est vrai, c'est étrange de porter le poids et les connaissances de plusieurs vies. Parfois, je me sens horriblement vieux.
Dake partageait cette impression. Il se sentait épuisé alors même que l'après-midi se finissait tout juste. Néanmoins, il essaya tout de même de convaincre M.Toukka de lui raconter une histoire supplémentaire. Ce dernier fut intraitable. Il ne voulait pas que l'adolescent perde encore connaissance.
– Nous étions du même milieu dans notre vie d'après ? demanda Dake, revenant au sujet précédent, tentant de se débrouiller pour que son professeur en dévoile plus sur leur passé commun.
– Nous étions deux arbres.
Dake, incrédule, crut que M.Toukka plaisantait et évitait ainsi de lui parler d'une autre vie, risquant d'éveiller chez lui de nouveaux souvenirs.
M.Toukka continua, très sérieusement :
– J'étais un chêne, toi un chataîgnier. Nous avons poussé ensemble. Nos branches ne se touchaient pas, mais au bout de quelques années, nos racines se sont entremêlées.