mardi 17 novembre 2015

Contes modernes - 164

— Tu as trop bu ?
Dan n'avait pas dû boire plus de trois verres en tout et pour tout, mais cela ne le dérangeait pas que Clowis mette son comportement sur le compte de l'alcool.
Il croyait le connaître, mais il se trompait. Dan n'avait aucun goût pour l'argent et n'était en réalité ni docile ni discipliné. Sa passion, c'était la danse, mais il avait dû arrêter de poursuivre dans cette voie pour payer les factures d'hôpital d'Aurélien.
Une fois au lit, il se montra plus entreprenant que d'habitude, écoutant ses envies plutôt que les directives de Clowis. Il couvrit de baisers son moignon, lécha l'intérieur de sa cuisse, déconcertant visiblement l'impassible Clowis. C'était terriblement excitant de le voir comme ça. Dan se doigta lui-même pour pouvoir plus vite sentir en lui le pénis brûlant et palpitant de Clowis. Il bougea au-dessus de lui à un rythme endiablé jusqu'à qu'il jouisse, son orgasme entraînant celui de Clowis.
Il se laissa ensuite retomber sur lui, essoufflé et l'embrassa au niveau de son cœur avant de se détacher de lui et de se lever, les jambes faibles. Il commença à s'habiller.
Clowis l'interpella :
— Où vas-tu ?
— Je rentre chez moi.
— Ce n'est pas raisonnable. Dors ici.
— Non.
Dan n'avait plus à obéir. Il était libre puisqu'il avait décidé que c'était fini. Il lui était impossible toutefois de vraiment s'en réjouir, car cela signifiait également qu'il ne le verrait plus.
Sur un pied, n'ayant pas eu le temps de remettre sa jambe artificielle, Clowis se mit debout à son tour non sans quelques difficultés.
— Prends un taxi. Et n'oublie pas ton enveloppe.
— Garde-là. Considère ça comme un cadeau d'adieu.
Le dernier mot lui écorcha la bouche. Il se détourna prêt à partir.
— Attends ! Que veux-tu dire par là ?
Clowis avec son unique jambe eût été plus que facile à distancer. Cependant, Dan crut déceler une pointe d'angoisse dans sa voix qui le retint. Il pivota sur lui-même pour lui faire face. Clowis, malgré son masque impénétrable avait un côté vulnérable, perché sur pied, sans sa jambe artificielle.
— Cela signifie que je ne coucherai plus avec toi, de jour comme de nuit.
— Tu t'es trouvé un autre protecteur ?
— Quand donc ? riposta Dan.
Il était exact qu'il avait rencontré tout un tas de gens fortunés en accompagnant Clowis, mais ce dernier ne le quittait guère des yeux et Dan était resté à ses côtés sans chercher à créer des liens avec tout ce beau monde.
Clowis dut réaliser de lui-même que sa théorie ne reposait sur aucun fondement, car il demanda :
— Pourquoi ?
— En quoi cela t'importe ? Les types qui sont prêt à vendre leur corps, cela court les rues.
— Je peux te payer plus.
Il prenait vraiment son portefeuille pour une baguette magique, songea Dan avec emportement.
— Tu me proposerais toute fortune que je ne coucherai plus avec toi ! s'écria-t-il.
Il lui tourna le dos, cela ne servait à rien de continuer à lui parler.
— Je ne comprends pas, mais ne quitte pas.
Dan vit à nouveau volte-face. Clowis donnait toujours des ordres. Aux autres de s'exécuter. Pas de supplique, pas de détresse. Alors, pourquoi tenait-il tant à ce qu'il reste ? Une affaire d'orgueil ? Non, ce n'était pas son genre...

lundi 16 novembre 2015

Contes modernes - 163

Durant la soirée de nombreux sujets furent abordés : les actualités du moment, les placements banquiers, le journalisme, les jouets en bois, la peinture avec notamment les tableaux et croquis d'Ariel qui allaient bientôt être exposés, la littérature avec le prochain livre à paraître d'un certain Cole Sorière, le dernier film en date de Mael Prynse dont la popularité n'avait fait qu'augmenter ces dernières années si bien bien que même Dan qui n'avait ni le temps de regarder la télé ou d'aller au ciné avait entendu parler de lui.
Cependant, il était globalement largué. Il n'avait pas ouvert un livre ou un journal depuis près de dix ans, se contentant d'écouter à la radio les flashs infos et ses connaissances sur la peinture étaient encore bien timides. Quant aux histoires de gros sous, elles ne le passionnaient pas.
Les regards que Ariel et Jim d'un côté, et Vic et Dillon de l'autre, s'échangeaient n'aidaient pas.
En conséquence, la soirée parut fort longue à Dan. Que Jim ait toujours le mot pour rire et que Vic ne soit pas en reste ne la sauvait pas.

Une fois de retour dans le luxueux appartement de Clowis, Dan sut qu'il devait arrêter de tergiverser. S'il ne faisait rien, rien ne changerait entre eux jusqu'à ce que Clowis ne se déniche quelqu'un d'autre qui danserait mieux que lui.
— Passons dans la chambre à coucher, déclara Clowis d'un ton neutre, préambule à un brûlant corps à corps au lit qui serait ponctué par une généreuse enveloppe de billets.
— Non.
Clowis ne cilla pas devant ce refus clair et net.
— Tu es trop fatigué ? demanda-t-il d'une voix calme et posée.
— Ce n'est pas le problème. Je ne veux plus continuer comme ça.
— Ce que je te donne ne te suffit plus ? Combien alors ?
La résolution de Dan d'avouer ses sentiments s'effondra. C'était inutile. Clowis le considérait comme un type vénal. Ce n'était pas le cas. Il s'était prostitué pour son frère, enfin, pas complètement, parce qu'il aurait pu persévérer à tirer le diable par la queue. En un sens, il méritait que Clowis ne le pense qu'intéressé. Lui répondre qu'il voulait son cœur ne ferait que les embarrasser tout les deux.
— Tu crois vraiment que tout peut se résoudre avec de l'argent ? répliqua-t-il à la place avec un soupçon d'amertume
— Je suis bien placé pour savoir que non déclara Clowis en touchant sa jambe mutilée, mais il facilite les choses.
C'était vrai. Cela ne permettait pas que son frère endormi depuis trop longtemps ne sorte de son coma, mais qu'il reste branché avec une chance de se réveiller un jour.
— Allons dans la chambre, soupira Dan.
— Tu ne m'as pas dit, combien tu...
Dan plaqua sa bouche sur celle de Clowis pour l'empêcher de finir. Tant pis cela lui déplaisait... Ce serait la dernière fois aujourd'hui qu'il coucherait avec lui et la première qu'il ne prendrait pas l'argent après. Si Clowis ne comprenait pas, c'était son problème.

vendredi 13 novembre 2015

Contes modernes - 162

Hélas, il se révéla que le dîner était en petit comité, augmentant son malaise. Il n'y avait là que Vic et son époux, Dillon, Jim Sanders croisé lors de vernissages et son compagnon, ainsi qu'un jeune homme aux magnifiques yeux vert clair. Les présentations faites, il se révéla qu'ils s'appelaient Ariel et Cain, que l'un était maître-nageur et l'autre étudiant en journalisme. Un convive manquait. Le partenaire de Cain. Dillon eût tôt fait de ranger son couvert.
— Nous nous faisions une joie de le rencontrer enfin, pas vrai, Ariel ? déclara Jim.
Le jeune homme roux hocha la tête.
— Je n'ai pas réussi à le convaincre, mais cela lui faisait beaucoup de venir jusqu'ici et de rencontrer plein de gens. Ceci dit, comme je l'expliquais à Ariel un peu plus tôt, je ne désespère pas de le convaincre de vous accueillir dans notre château, un de ces jours.
— Oncle Jim, à t'entendre, tu n'as fait le déplacement que pour ça, glissa Vic.
— Tu ne croyais tout de même pas que c'était pour tes beaux yeux ? Non, c'était pour ceux de ma nièce favorite qui n'a finalement pas pu se joindre à nous. Blague à part, j'avais encore des affaires à régler ici et Ariel a été assez adorable pour m'accompagner. Quant à Cain, comme je t'en ai informé, il souhaiterait t'interviewer.
— C'est pour mon futur dossier sur le succès et la célébrité... précisa le beau jeune homme.
— Si c'est c'est vraiment cela dont il s'agit, coupa Jim.
Ariel fronça les sourcils et lui donna un coup de coude.
Dan se sentait exclu de la conversation. C'était souvent le cas quand il accompagnait Clowis. Les gens parlaient de choses dont il n'était pas au courant parce qu'ils avaient des liens étroits entre eux. Clowis, sûrement parce qu'il était habitué aux mondanités, n'était à priori jamais gêné de ne pas tout suivre. De toute façon avec lui, impossible de savoir. Il aurait fait un excellent joueur de poker.
— Ton ami, c'est un ancien pompier qui a été brûlé dans l'exercice de ses fonctions, c'est ça ? demanda Vic.
— Oui. Maintenant, il fabrique de superbes jouets en bois, de véritables œuvres d'art qu'il vend par correspondance ! s'enthousiasma Cain.
— Peut-on lui commander quelque chose de spécifique ou est-ce sur catalogue ? intervint Clowis.
— Les deux sont possibles, répondit Cain, tout en lui tendant par dessus la table une carte de visite décorée par la photo d'une splendide rose en bois.
Sa fierté pour son partenaire était perceptible et il avait clairement à cœur ses intérêts.
— C'est quand même vraiment dommage que tu n'aies pas réussi à le convaincre de venir.
Jim Sanders semblait prendre un certain plaisir à asticoter le jeune homme.
Pour sa part, Dan n'était pas fâché de cette absence. Trois couples amoureux alors que lui n'était que l'escort boy de Clowis en dépit des sentiments qui avaient fini par éclore en lui, c'eût été trop. Il se sentait vraiment déplacé au milieu des autres invités et était très gêné vis-à-vis de Dillon qui n'avait d'ailleurs guère ouvert la bouche depuis le début de la soirée. Il ne paraissait toutefois pas partager son malaise. Son regard gris était même amical. A priori, il ne lui en voulait pas. Sans doute parce qu'au bout du compte, lui et son prince charmant avait fini par se remettre ensemble.
— Je lui ai promis de ne pas l'obliger à sortir, alors, c'est normal et ce n'est pas grave.
— Il a la chance et le plaisir de le garder tout pour lui comme ça, déclara Vic.
— Possessif comme toujours, à ce que je vois, commenta Jim.
— Parce que toi, tu ne l'es pas peut-être ? rétorqua Vic.
— Si peu... répliqua Jim.
Ariel eut un sourire qui tendait à faire penser qu'il n'en était rien. Cain lui en retourna un, plein de connivence. Ces deux-là devaient être amis, ce qui devait déplaire à Jim qui se renfrogna. Il n'avait pourtant pas de soucis à ce faire, le jeune homme roux n'avait d'yeux que pour lui.
Dillon se leva, pour chercher quelque chose en cuisine. Vic l'imita.
— Ça va, assura Dillon. Je peux me débrouiller.
— Je n'en doute pas. Mais on reçoit à deux. Il n'y aucune raison que tu fasses tout, alors dis merci et pas de discussion.
Ce côté autoritaire n'était pas sans ressembler à Clowis. Était-ce le propre des gens ayant de l'argent ou un simple trait de caractère ? Sans doute un peu des deux.
Dillon et Vic s'éloignèrent. Clowis se lança dans une conversation sur l'art avec Jim qui possédait des galeries de peinture. Ariel se mit à écrire dans un carnet qu'il montra à Cain qui lui répondit de vive voix :
— Non, cela ne me dérange pas de sortir seul tout le temps. Si Angel préfère vivre à l'abri des regards, c'est son droit.
Ariel écrivit encore.
— Oui, j'espère que bientôt tu pourras faire sa connaissance.
Dan qui observait leur manège finit par comprendre que le jeune homme roux était muet,  et non juste du genre silencieux.
Ne pouvant participer à aucune des deux discussions, Dan se leva, précisant à l'intention de Clowis qu'il allait donner un coup de main à leurs hôtes.
Clowis approuva d'un signe de tête et poursuivit avec Jim ses considérations sur l'art moderne.

Quand Dan entrebâilla la porte de la cuisine, il se figea sur le seuil, n'osant pas entrer devant l'intimité de la scène qui se jouait.
Dillon se tenait les bras levés pour récupérer une bouteille dans le placard au-dessus de l'évier et Vic se trouvait derrière lui, collé à son dos, la bouche perdue dans son cou.
— Vic... gémit Dillon.
— Oui, je sais, ce n'est pas le moment, mais j'ai envie de toi.
— Il faut qu'on retourne auprès des invités.
— Certes, mais nous ne sommes pas à la minute non plus, répliqua Vic, ses mains venant caresser les cuisses du jeune homme.
Dan referma en douceur et revint lentement au salon. Ces deux-là étaient vraiment fou amoureux l'un de l'autre. Le second couple formé par Jim et Ariel était du même acabit. Cela se voyait à la jalousie de Jim qui montrait à quel point il tenait à Ariel, mais aussi et surtout à leur muette complicité. Quant à Cain, son partenaire avait beau ne pas être présent, il suffisait de l'entendre parler de lui pour comprendre la force de l'amour qui les liait. Seul le couple formé par lui et Clowis était bancal.