lundi 31 décembre 2012

Découverte dérangeante - Nouvelle

Cette nouvelle est disponible en version papier dans le recueil Le Baiser et plus encore en vente sur Thebookedition.

BONNE ANNEE 2013
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Tetsu referma précipitamment la fenêtre du navigateur internet. Il était choqué au-delà de toute expression. Comment oublier l'image de ce mec musclé qui bandait comme un malade alors qu'un autre avait planté son engin dans son cul ? Tetsu rouvrit le navigateur. Au fond, le plus horrible, ce n'était pas l'image en elle-même, mais le fait que ce site soit présent dans l'historique du navigateur internet de l'ordinateur qu'il partageait avec son père. Tetsu aurait aimé croire que c'était une erreur. Après tout, dès fois, même sans le vouloir, on cliquait parfois au mauvais endroit et on se retrouvait sur un site porno sans l'avoir voulu. Seulement, là, l'historique indiquait clairement que de nombreuses pages du site avaient été visitées. Tetsu avait du mal à croire que son père puisse consulter ce genre de site. Cependant, vu qu'il vivait seul avec son père depuis maintenant bientôt dix ans, il voyait mal qui d'autre pouvait s'être servi de l'ordinateur pour se rendre sur des sites pornos gays. Son père lui aurait-il menti toutes ses années sur la raison du départ de sa mère ? Était-ce parce que son père était gay qu'elle était partie ? Tetsu se mordit la lèvre. Il ne pouvait pas garder le silence sur sa découverte. Il allait mettre les choses au clair avec son père. Peut-être que ce dernier perdait les pédales avec la crise de la quarantaine... ou alors cela faisait trop longtemps qu'il n'avait pas eu de femme dans sa vie. Tetsu se demanda s'il avait fait preuve d'indélicatesse en invitant sa copine Rumi à dormir à la maison ces derniers temps, ne se privant pas de faire l'amour avec elle. Peut-être qu'il aurait mieux d'économiser pour se rendre avec elle dans des Love Hotel. C'est vrai, son père n'avait jamais ramené personne sous le toit familial... Bon, en même temps, Tetsu ne lui avait jamais demandé de se faire moine. Toutefois, il était reconnaissant à son père de ne pas avoir amené femme après femme à la maison... Ceci dit, de temps à autre, il avait bien ramené des amis à la maison... Est-ce que par hasard ils avaient fait des choses comme sur le site ?!
– Je suis rentré !
Son père était là. Il était de retour plus tôt que d'habitude et Tetsu ne put s'empêcher de le regretter. Il ne se sentait pas prêt à affronter son père, pas maintenant. L'image du mec embroché par un autre était encore trop fraîche dans son esprit. Néanmoins, Tetsu alla dans l'entrée pour l'accueillir. Ce dernier avait déposé sa mallette, retiré sa veste et ses chaussures et était en train de déserrer sa cravate. Tetsu décida de se jeter témérairement à l'eau.
– Pa', je peux savoir pourquoi tu consultes des sites porno pour homo ?
Lui qui s'attendait à ce que son père démente le fait, eut la mauvaise surprise de le voir rougir comme un gamin pris la main dans le sac.
– C'est pas vrai ! s'exclama Tetsu, horrifié par cet aveu muet.
– Je suis désolé.
– Tu es gay ?
– Oui. Je suis désolé. J'aurais préféré que tu l'apprennes autrement, mais... c'est vrai.
– Depuis quand ? C'est à cause de ça que maman est partie en réalité ?
– Je suis gay depuis longtemps. Ceci dit, je ne t'ai jamais menti, ta mère nous a quittés parce qu'elle était tombée amoureuse d'un autre homme, pas parce qu'elle soupçonnait ma préférence pour les hommes.
– Comment te croire alors que tu me cachais ça ?!
– Je peux te montrer la lettre qu'elle a laissée en partant...
– Qu'est-ce que ça prouverait ? Si ça se trouve, elle avait découvert le pot aux roses... Tu me dégoûtes.
Tetsu regretta avoir prononcé ces mots en voyant le visage attristé de son père. Il était allé trop loin... Cependant, c'était dur à accepter. Le plus difficile, au fond, ce n'était pas que son père soit gay, mais qu'il l'ait soigneusement caché toutes ses années. Tetsu se sentait amer, car il s'était toujours cru proche de son père.  Par ailleurs, bien qu'il n'ait rien contre les homosexuels, il avait du mal à accepter que son père en fut un.
– Je suis désolé, répéta simplement son père.
– Moi aussi... mais je vais m'habituer à l'idée.
En voyant le visage de son père s'éclairer, Tetsu  sut qu'il avait trouvé les bons mots.
– Je ferais attention à bien vider l'historique du navigateur internet.
– J'imagine que tu avais juste oublié cette fois.
Son père se racla la gorge, embarrassé.
– En effet.

 Après ça, Tetsu opta pour la politique de l'autruche et ne fit plus allusion aux préférences sexuelles de son père. Ce dernier n'en reparla pas non plus et c'est pourquoi, quand il remit le sujet sur le tapis un soir au dîner, près de six mois plus tard, Tetsu fut plus que surpris.
– Je voudrais te présenter mon... comment dire... petit ami.
Tetsu laissa tomber le beignet de morue qu'il tenait entre ses baguettes et resta bouche bée pendant une bonne minute.
– Cela t'ennuie ?
Devant l'air triste de son père, Tetsu s'efforça de remettre de l'ordre dans ses idées.
– Non, non. Tu le connais depuis quand ?
– Quatre mois et trois semaines.
Tetsu grimaça. Ce n'était peut-être pas parce que son père avait fait plus attention qu'il n'avait plus trouvé de sites porno gays dans l'historique du navigateur internet de l'ordinateur.

Le jour de la rencontre avec le petit ami de son père arriva bien trop vite au goût de Tetsu. Toutefois, il n'y avait pas moyen de s'y soustraire sans peiner son père, aussi, il le suivit bravement dans l'entrée de la maison pour accueillir leur invité.
Cependant, les mots de bienvenue restèrent bloqués dans la gorge de Tetsu quand il vit le petit ami de son père. Il avait imaginé un homme d'âge mûr au crâne dégarni, pas un jeune homme de son âge qu'il connaissait de vue et dont les dents blanches étaient dignes d'une publicité pour dentifrice. Hakuba avait quelques cours en commun avec lui à l'université. Les filles le surnommaient « la gravure de mode » et pouffaient quand elles le voyaient. Qu'est-ce qu'un type de son âge doté d'un tel physique pouvait bien faire avec son père ? Tetsu trouvait que son père était cool, mais il ne fallait pas se leurrer, c'était un homme de quarante-et-un ans somme toute assez banal. Taille moyenne, traits anguleux, cheveux grisonnants... Certes, il était pas mal conservé, mais c'était tout.
Pendant que Tetsu songeait à tout ça, son père avait fait s'asseoir la « gravure de mode » dans le salon et lui avait servi un verre. L'air heureux de son père faisait plaisir à voir et en même temps, Tetsu se sentait gêné de lui découvrir un tel visage.
– Ah ! Tetsu, où étais-tu passé ? Hakuba vient de me dire qu'il t'avait déjà croisé à  l'université. Je savais déjà que vous étiez dans la même, mais je ne m'étais pas douté que vous aviez des cours en commun.
Tetsu esquissa un sourire qui se transforma en grimace. Cela n'avait pas l'air de déranger plus que ça son père de sortir avec quelqu'un qui devait avoir le même âge que son fils.
– Comment vous êtes vous rencontrés ? demanda-t-il d'une voix étranglée.
Son père parut embarrassé.
– Ce n'est pas très intéressant, répondit-il en détournant le regard.
Hakuba eut un large sourire plein de sous-entendus et Tetsu trouva qu'à la réflexion, il était préférable de ne pas avoir de détails, ce qui ne l'empêchait de continuer à se demander ce que monsieur « la gravure de mode » trouvait à son père. Il craignait que son père ne soit en train de se faire avoir d'une manière ou d'une autre.
L'occasion d'interroger Hakuba sur la question se présenta quelques minutes plus tard quand son père partit vérifier où en était la cuisson du repas dans la cuisine.
– Tu as un truc pour les vieux ? attaqua Tetsu.
– Il faut croire. Mais c'est surtout que Yoshio est spécial.
Tetsu qui avait l'habitude d'appeler son père « papa » fut gêné par cet emploi du prénom de ce dernier sans autre forme de politesse dans la bouche d'un jeune homme de son âge. Il fronça les sourcils.
– Vous avez près de vingt ans de différence d'âge. C'est énorme, souligna-t-il.
– Dix-sept pour être exact. J'ai trois ans de plus que toi.
Tetsu eut un geste de la main désinvolte, signifiant ainsi que cela ne changeait rien et poursuivit son interrogatoire.
– Tu fais quoi en dehors de l'université ?
– Je travaille pour payer mes études.
Il avait besoin d'argent, tout commençait à s'expliquer...
– Quoi, comme boulot ?
– Barman. Yoshio est adorable quand il a trop bu.
Un détail que Tetsu se serait passé d'apprendre.
– Tu tiens vraiment à mon père ? demanda-t-il avec brusquerie.
– Est-si difficile à croire ? répliqua Habuka.
Tetsu aurait bien continué à l'interroger, mais le retour de son père l'en empêcha.
Durant le reste de la soirée, Tetsu les observa avec attention, vaguement dégoûté par moment de voir son père se comporter comme un adolescent énamouré. Enfin Hakuba repartit après les avoir remerciés pour le dîner.

– Alors ? demanda son père avec un soupçon d'inquiétude dans la voix..
– Alors, tu aurais pu me prévenir qu'il était dans mes âges, répondit Tetsu sans cacher son agacement.
– J'avais peur de ta réaction. J'ai pensé que le plus simple était que tu fasses sa connaissance.
– Ce n'était pas une bonne idée, clairement pas. D'ailleurs, je ne vois pas pourquoi tu tenais tant que ça à me le présenter.
– Parce que vous comptez beaucoup pour moi tous les deux et que j'aimerais qu'Hakuba vienne habiter ici le mois prochain. Son bail se termine et son loyer grève son budget...
– T'es en train de te faire avoir dans les grandes largeurs, coupa Tetsu. Il en veut à ton fric, c'est évident, ajouta-t-il avec véhémence.
– Qu'est-ce qui te fait croire ça ?
Tetsu leva les yeux au ciel.
– Il est beau, jeune et galère pour payer ses études. Quoi de mieux qu'une bonne poire pour l'entretenir ?
Le visage de son père se ferma comme une huître, mais Tetsu continua, enfonçant le clou. Il était résolu à faire descendre son père de son petit nuage rose. Il le fallait, pour son bien. Son père écouta sa diatribe jusqu'au bout avant de contre-attaquer :
– Je ne dis pas que tu as tort de penser ça, mais je me demande pourquoi tu me prends pour un idiot. J'ai beau aimer Hakuba, je ne suis pas aveugle. Je suis au courant que j'ai quarante-et-un ans et lui vingt-quatre, qu'il est séduisant et moi, assez peu remarquable, mais par contre, je ne suis pas particulièrement riche, or, il ne fait aucun doute qu'avec sa gueule d'ange, il pourrait se trouver mieux que moi et facilement. J'ai envie de vivre avec lui sans attendre parce que je l'aime et que je suis assez âgé pour savoir que la vie passe vite. Ceci dit, je peux comprendre que cela ne te plaise pas et si tu veux déménager, je suis prêt à te payer le loyer d'un appartement.
Tetsu réalisa alors qu'en voulant protéger son père d'une éventuelle déception future,  il lui avait fait plus mal qu'autre chose.
– Désolé... commença-t-il.
– Non, c'est de ma faute. Tout ça est trop soudain pour toi, c'est normal. Cela ne fait pas si longtemps que ça que tu sais que je suis gay. N'en parlons plus pour le moment.
Là-dessus, son père, l'air las, monta à l'étage.

       Dès le lendemain, à la fac, Tetsu partit en quête de Hakuba. Il voulait savoir s'il avait vraiment eu tort de mettre en garde son père. Or, le seul moyen de vérifier, était d'interroger la « gravure de mode » plus en détails sur ses intentions.
Tetsu parvint à le coincer à la fin d'un cours qu'ils avaient en commun.
– Tu es au courant que mon père veut que tu viennes habiter à la maison ?
– Ah, il t'en a déjà parlé ? répondit Hakuba sans paraître plus surpris que ça.
– Je peux savoir pourquoi tu veux vivre avec mon père et moi ?
– Oh, toi, je n'y tiens pas, mais tu fais parti du lot.
– Et en ce qui concerne mon père ? insista Tetsu comme Hakuba ne disait rien de plus.
– J'ai hâte. Cela me plaît l'idée de pouvoir l'embrasser et le caresser tous les jours.
Tetsu s'étrangla à moitié. Il revoyait les images du site porno gay.
– Mais qu'est-ce que tu trouves à mon père ? Avec ta tête, tu peux avoir qui tu veux...
– Je veux Yoshio. Je n'ai pas envie d'être avec des gens qui ne sont intéressés que par mon aspect extérieur. Je ne suis pas un accessoire qu'on montre et dont on se vante.
– Et qu'est-ce qui te fait penser que mon père n'est pas comme ça ?
Hakuba eut un sourire resplendissant et se mit à raconter à un Tetsu moitié dégoûté, moitié fas-ciné comment il avait rencontré son père.
– Yoshio était déjà soul quand il a débarqué dans le bar où je travaille. Il m'a dit qu'il n'avait jamais vu un barman avec quatre yeux et deux nez et a raconté tout un tas de trucs sans queue ni tête avant de s'endormir sur le comptoir. A l'heure de la fermeture, mon patron m'a chargé de m'occuper de lui. Seulement, il me plaisait, alors plutôt que de le mettre dans un taxi, je l'ai ramené chez moi et je lui ai fait des trucs que tu n'as sûrement pas envie d'entendre. Ceci dit, ne va pas t'imaginer que je l'ai forcé à faire quoi que ce soit, il avait beau être à moitié dans les vapes, il s'accrochait à moi, ne voulant surtout pas que je m'arrête. Je peux te dire qu'au petit matin, il a halluciné en me voyant. Il croyait avoir fait un rêve érotique. Il était si charmant à regretter d'avoir été trop dans les brumes de l'alcool pour bien se souvenir. Il ne s'attendait à rien de plus. Il a même pris la peine de me remercier de l'avoir enlacé, expliquant que les jeunes hommes qu'il rencontrait, s'attendaient à avoir la position de dominé avec des hommes de son âge et que résultat, il se retrouvait toujours dans la position du dominant.
– Dominé, dominant ?
– Autrement dit, celui qui se fait enculer et celui qui encule, répliqua crûment Habuka.
Tetsu changea vite de sujet.
– Pourquoi avait-il tant bu ?
– Parce qu'il s'était fait méchamment rembarré par un type de son âge en essayant de le draguer.
– T'es vraiment sérieux pour mon père ?
– Oui, je suis mordu. Je l'aime.
Tetsuya soupira. Hakuba semblait sincère. Il faudrait qu'il s'y fasse. Son père était gay, la « gravure de mode » aussi et ils formaient un couple qui allait vivre sous le même toit que lui. Il le supporterait quelques temps et puis il déménagerait. Il y songeait déjà depuis un moment. Rumi lui en parlait depuis longtemps, mais lui, il n'avait jusque là pas eu envie de quitter sa maison d'enfance et de laisser son père seul. Cependant, s'il l'empêchait de mener sa vie, c'était autre chose. Maintenant, le temps d'organiser son départ et de ne pas donner l'impression à son père qu'il le rejetait lui et son compagnon, il accepterait la cohabitation pour une durée limitée.
– Je suppose que je n'ai plus rien à objecter puisque vous êtes amoureux l'un de l'autre.
– Mon emménagement d'ici un mois ne te posera pas de problème, alors ?
Tetsu haussa les épaules.
– Je ferai avec. Je ne compte pas vivre cent quatre vingt ans avec mon père et toi.
– J'espère bien, répondit Hakuba en le gratifiant d'un beau sourire.
En retour, Tetsu grimaça. Habuka devait déjà imaginer tous les trucs sexuels qu'il pourrait faire avec son père après son départ de la maison.

FIN

lundi 24 décembre 2012

Quelque chose de beau et violent - Nouvelle

Cette nouvelle est disponible dans le recueil à thème Les Artistes  en vente sur Lulu (une oeuvre collective du groupe Deviantart Romans Francophones que gère KirakaFD)

JOYEUX NOËL !
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Jason adorait créer. Il aimait modeler la glaise pour façonner des formes bizarres et magnifiques, couvrir de peintures colorées des toiles et des cartons d'un blanc immaculé, poser des mots alambiqués sur les lignes d'un cahier, jouer avec les sons pour composer de mystérieuses mélodies, mouvoir ses membres pour conter d'étranges histoires... Il aurait voulu que son corps entier ne soit plus que création. Souvent, on lui donnait le nom d'artiste, de manière péjorative, mais de toute façon, même dans son sens dénué de préjugés, il ne se reconnaissait pas dans le terme. Pourtant, il fallait bien accepter cette étiquette : il était en effet quelqu'un créant des œuvres d'art doublé d'un marginal et c'était toujours mieux que de s'entendre appeler « parasite vivant aux crochets de ses parents », car hélas, aucune de ses créations lui permettait d'assurer sa subsistance. Il était trop touche-à-tout pour atteindre l'excellence dans quoi que ce soit, même si certaines personnes appréciaient ses œuvres - parfois, il vendait un de ses tableaux ou une de ses figures en glaise. Son père et sa mère ne lui reprochaient heureusement pas son incapacité à faire autre chose que créer au lieu de prendre un travail normal et routinier ; tout au plus, ils lui demandaient pourquoi il ne se spécialisait pas dans un domaine. Sûrement, il pourrait être un bon musicien, s'il y consacrait tout son temps... Jason ne trouvait rien à leur répondre. C'était comme ça, l'inspiration le prenait et le poussait tantôt dans les mots, tantôt dans les sons, tantôt dans les pinceaux, tantôt dans la danse... Ils soupiraient devant son silence, mais ils lui pardonnaient. « C'est un artiste » se plaisaient-ils à répéter. Face au regard social, ce mot les protégeait. Jason avait 27 ans, était toujours dépendant de ses parents, mais il avait une excuse.
Jason, lui, se voyait comme un créateur. Quand il n'était pas occupé à créer, il se promenait au hasard dans les rues, s'inspirant du spectacle du monde. D'un sac plastique à la dérive qui s'accrochait aux branches d'un arbre, il tirait un poème, d'un chant d'oiseau, il sortait un morceau de musique et d'une bribe de conversation, naissait toute une pièce de théâtre. Malgré tout, il éprouvait parfois de la frustration. Il aurait aimé créer quelque chose de beau et violent, quelque chose qui aurait marqué les esprits, quelque chose qui lui aurait donné le sentiment d'avoir sa place sur Terre. Depuis sa petite enfance, bien trop souvent, il avait l'impression d'être en complet décalage avec les autres et le quotidien, tel un extraterrestre égaré sur la mauvaise planète. Il était à part, mais n'en tirait aucune fierté. Il ne parvenait simplement pas à s'intégrer. Les autres semblaient insensibles à la beauté des feuilles mortes collées au trottoir, à la douceur du sifflement du vent, et ils préféraient regarder la télévision plutôt que d'inventer des histoires. Jason s'était retrouvé à jouer tout seul dans la cour de récréation, avec, pour unique compagnie, les univers imaginaires qu'il créait, et les années passant, cela n'avait guère changé. Sa relative solitude ne lui pesait cependant pas. Il s'était fait deux amis sur le tard, à l'université, et cela lui suffisait. Néanmoins, même vis-à-vis d'eux, il se sentait toujours comme déphasé. Et, son désir de créer quelque chose de beau et violent le taraudait, sans jamais qu'il parvienne au résultat espéré malgré de nombreux essais.


Des éclats de voix interrompirent le fil des pensées de Jason qui s'arrêta de marcher, intrigué. Cela provenait de l'entrée d'un chantier, en face. Plein de curiosité, il traversa la rue. Deux personnes furent à moitié projetées sur lui. Il s'écarta de justesse tandis que les deux adolescents, sans se soucier de lui, se retournaient vers celui qui les avait malmenés.
– T'as pas à nous traiter comme des malpropres ! On sait nos droits ! clama l'un.
– Sale con ! s'écria l'autre.
L'homme qui portait un casque jaune enfoncé sur la tête et était vêtu d'un t-shirt bleu sans manches et d'un pantalon maculé de plâtre, les toisa avec sévérité.
– C'est pas un terrain de jeu, ici, c'est un chantier interdit au public. Maintenant, déguerpissez !
– Sinon quoi ? répliqua l'adolescent qui l'avait insulté.
– Vous allez prendre la baffe que vous méritez comme les mioches mal éduqués que vous êtes.
Jason fut frappé par la rage qui transparaissait dans la voix de l'ouvrier. L'homme était à la fois beau et violent, comme l'œuvre qu'il souhaitait concevoir. A la place des deux garçons, il n'aurait pas demandé son reste, mais jeunes et téméraires qu'ils étaient, ils ne bougèrent pas.
– Vous avez pas le droit !
– Pas plus que vous n'avez celui de vous balader sur le chantier en fumant, rétorqua l'ouvrier en faisant jouer les muscles de ses bras.
Cette fois, les deux adolescents, après quelques commentaires désobligeants supplémentaires, choisirent de battre en retraite.
– Vous, circulez, y a plus rien à voir, grommela l'ouvrier.
Jason comprit que c'était à lui qu'il s'adressait.
– Pardon, murmura-t-il, se reprochant la curiosité déplacée qui l'avait amenée là.
L'ouvrier fronça soudainement les sourcils, fit un pas vers lui et se pencha pour le regarder de plus près, donnant l'occasion à Jason de le détailler également. Les traits de l'homme et le vert clair de ses yeux lui rappelaient quelqu'un. Fouillant dans ses souvenirs, il retrouva qui.
– Mathieu ? dit-il d'un ton interrogateur au moment où l'ouvrier demandait, une incertitude semblable dans la voix, « Jason ? »
Ils avaient été dans la même classe en primaire, durant trois années, et ne s'étaient jamais revus jusqu'à aujourd'hui. Ils n'avaient pas été amis, mais Mathieu avait été l'un des rares camarades de Jason à chercher à l'inclure dans la classe, sans jamais se moquer de lui. Une fois même, il avait tenté de jouer avec lui, s'efforçant d'entrer dans l'un de ses univers imaginaires. Il n'avait, hélas, jamais souhaité renouveler l'expérience. Jason avait malgré tout gardé un bon souvenir de ce camarade. Cependant, les dix-sept ans qui s'étaient écoulés n'avaient pas facilité le processus de reconnaissance. Si Jason avait poursuivi son chemin sans s'excuser, ils seraient probablement passés l'un à côté de l'autre.
– Ça alors ! Je me suis toujours demandé ce que tu étais devenu.
La voix de Mathieu avait perdu ses inflexions agressives. Jason le regretta presque. Le mélange de beauté et de violence qui avait excité son imagination avait disparu.
– Moi aussi, déclara-t-il en retour, même si ce n'était pas complètement vrai.
Dans son esprit, l'idée commençait à germer qu'il pourrait peut-être convaincre son ancien camarade de classe de poser pour lui dans une attitude menaçante.
– Il faut que je retourne bosser, mais on pourrait aller se boire un pot ce soir ?
Jason opina. Il était libre. En deux temps, trois mouvements, ils eurent fixé un rendez-vous dans un bar que Mathieu fréquentait régulièrement, puis ils se séparèrent.
Son imagination en ébullition, Jason prit aussitôt le chemin de chez lui. Seulement, il lui était difficile de dessiner de mémoire ce qui n'avait été qu'un moment fugitif... Jason, après quelques tentatives infructueuses froissées en boule et balancées sans pitié sur le sol, partit en quête de ses photos de classe et passa la fin de l'après-midi à se souvenir. Il ne lui restait plus grand-chose de cette époque lointaine : quelques bribes éparses, quelques images brouillées.


Le soir arriva vite. Sur le trajet du bar, Jason chercha des arguments pour convaincre Mathieu de lui servir de modèle, mais n'aboutit à rien de très concluant. La proposition était délicate à formuler et, même si cela flatterait peut-être son ancien camarade, rien ne disait qu'il accepterait. Mathieu l'attendait à côté de la porte du bar, sous le néon rouge, près d'un groupe de fumeurs. Sans son casque, la beauté rude de ses traits apparaissait de manière encore plus évidente. Il avait troqué son t-shirt sans manches poussiéreux contre une chemise qui cachait, hélas, ses bras musclés et bronzés. Le fixer sur du papier ne serait pas suffisant, le modeler s'imposait. D'une façon ou d'une autre, il fallait que Jason le persuade.
Ils se saluèrent et entrèrent. A l'intérieur, c'était sombre, éclairé par de discrètes lumières orangées. Seul le bar était brillamment éclairé, laissant voir un choix incroyable de bières : tous les types possibles et imaginables semblaient réunis là.  Il y avait des bouteilles et des canettes de tailles, de couleurs, et de formes différentes alignées les unes à côté des autres sur une haute étagère.
– J'aurais peut-être dû te demander si tu aimais ça, déclara Mathieu, comme Jason trahissait son étonnement.
– Je n'en bois pas souvent, mais j'apprécie, affirma Jason.
Il n'avait pas en tout cas pas détesté les trois qu'il avait bues dans sa vie, même s'il n'était pas très porté sur l'alcool.
Ils commandèrent et partirent s'asseoir avec leurs bouteilles dans un coin. Il était encore tôt et il y avait pas mal de places libres.
– Alors, quoi de neuf ? demanda Mathieu.
– Tu tiens vraiment à ce que je te détaille ce que j'ai fabriqué durant les dix-sept dernières années ?
– Je crois me rappeler que tu aimais raconter des histoires, répliqua Mathieu.
– Exact. Créer est une passion chez moi. Je passe tout mon temps à cela. Cela ne nourrit pas son homme, malheureusement. Je suis encore chez mes parents.
L'aveu coûtait à Jason, mais il savait que le cacher ne faisait qu'augmenter sa gêne. Pour se donner contenance, il avala une longue gorgée de bière.
– Ce n'est pas pénible d'être toujours chez eux ?
– Tant que je ne serai pas devenu riche et célèbre, je n'ai guère de solution... Parlons plutôt de toi...
– Eh bien, je n'ai jamais été fait pour les études. J'ai poussé tout de même jusqu'au bac, pour faire plaisir à mes parents, mais j'étais attiré par les métiers du bâtiment, alors je me suis orienté là-dedans. Mais dis-moi, qu'est-ce que tu crées ?
Jason but avant de répondre.
– A peu près tout. J'écris, compose, peins, dessine, danse, modèle, chante...
– Impressionnant ! Un véritable artiste !
Jason siffla le reste de sa bière et, sous prétexte d'aller s'en commander une autre, évita de commenter. Qu'est-ce qu'il pouvait détester ce terme... Cependant, quand il revint, muni cette fois d'une canette, Mathieu l'interrogea :
– Tu as un problème avec l'appellation d'artiste ?
Jason retomba lourdement sur sa chaise.
– Cela ne me correspond pas. Laissons ça. Tu ne voudrais pas poser pour moi ?
Mathieu s'étrangla sur sa gorgée de bière.
– Quoi ?
– Pas nu, si c'est ce qui t'inquiète...
– Pourquoi moi ?
Jason tenta de lui expliquer tant bien que mal, puisant du courage dans sa boisson. Quand il eut fini, Mathieu, l'air dubitatif, conclut qu'il avait besoin d'y réfléchir.
La conversation dériva sur d'autres sujets et ils évoquèrent des souvenirs de primaire. Jason avalait bière après bière, bien qu'à la quatrième, Mathieu lui ait conseillé de s'arrêter. Il ne l'avait pas écouté. Sa tête devenait de plus en plus légère et cette perte progressive de contact avec la réalité était confortable. Jason avait la sensation de flotter sur un nuage.
Égaré dans les brumes de l'alcool, il entendit Mathieu grommeler qu'il allait devoir le ramener chez ses vieux. Jason protesta, il n'avait pas besoin d'être raccompagné. Il se mit debout avec difficulté, le sol tanguant sous ses pieds. Mathieu l'attrapa sous le bras et le soutint, en râlant.
Dehors, l'air frais de la nuit revigora Jason, sans dissiper son impression que tout était bizarrement penché. Il dédia une longue ode à la lune et au profil sombre de Mathieu. Son ancien camarade était de plus en plus renfrogné.
– Tu es vraiment violemment beau, soupira Jason.
– Ça suffit maintenant ou je vais croire pour de bon que tu me fais des avances ! Entre ta demande pour que je sois ton modèle, ton poème et ton compliment, j'ai de quoi m'interroger sur ce que tu veux qu'il se passe entre nous. Je n'avais l'intention de te le dire vu les réactions de certaines personnes, mais, tu sais, je suis gay.
L'information ne dégrisa pas Jason. Les lampadaires s'embrassaient dans cette rue, tellement ils ne tenaient pas droit...
– Pour que tu poses pour moi, je suis prêt à tout.
– Et ça veut dire quoi ça ? Que tu veux bien coucher avec moi juste pour ça ?
– Oui, oui.
Mathieu eut un grognement dubitatif et agacé.
– Je me demande pourquoi je cherche à avoir une conversation sensée avec quelqu'un qui est rond comme une pelle. Passe-moi tes clefs, s'il te plaît.
Jason fouilla ses poches. Le monde tournoyait.
– C'est curieux, j'ai deux trousseaux...
Mathieu lui arracha des mains, se débrouilla pour dégoter la clef qui ouvrait la porte, puis il le poussa à l'intérieur sans ménagement et l'abandonna après lui avoir lancé un « bonne nuit » qui trahissait son énervement.
Jason peina à gagner son lit, mais après s'être cogné à tous les murs, il parvint à destination. Dieu merci, sa chambre se situait au rez-de-chaussée.


Le lendemain, au réveil, Jason eut l'impression que quelqu'un s'amusait à jouer du tambour dans sa tête. Une douche le rafraîchit, sans le soulager de son horrible mal de crâne. Devant sa mine de déterré, ses parents s'inquiétèrent et Jason avoua qu'il avait trop bu la veille. Évidemment, cela ne plut pas à sa mère qui lui fit des remontrances. Jason les subit sans piper mot. A son âge, il aurait dû avoir le droit de prendre une cuite, mais, en même temps, il était vrai qu'il s'était comporté comme un idiot. Son ancien camarade était fâché et cela l'attristait.
Par petits bouts, la soirée lui était revenue. Mathieu était gay et lui, il avait affirmé vouloir coucher avec lui pour qu'il devienne son modèle. Il avait honte. Néanmoins, le plus embarrassant, c'était de songer qu'il en avait vraiment envie, et pas juste pour créer une œuvre d'art belle et violente à l'image de son ancien camarade de classe. Mathieu devait être encore plus magnifique, brûlant de désir, dans toute sa nudité. Seulement, il l'avait quitté, furieux, et à raison. Pourquoi Jason avait-il cru bon de s'enivrer ? Il fallait qu'il lui présente des excuses pour son comportement. Ils ne s'étaient tout de même pas retrouvés pour ne plus jamais se revoir...
D'un pas décidé, Jason prit le chemin du lieu de travail de Mathieu, en essayant d'ignorer les martèlements qui ne cessaient sous son cuir chevelu.
Arrivé à l'entrée du chantier dont les bruits augmentaient ses maux, il hésita. Il ne savait pas comment lui dire qu'il regrettait son comportement, tout en exprimant son attirance pour lui. Il demeurait là, immobile, à se poser des questions quand un ouvrier l'aperçut et lui demanda s'il pouvait le renseigner. Jason expliqua qu'il venait parler à Mathieu et aussitôt, l'homme partit le chercher.
Mathieu ne tarda pas à se montrer. Il lui décocha un regard furibond. Casque ou pas casque, il était splendide.
– Je n'ai pas le temps pour tes conneries d'artiste, déclara-t-il de suite, avec violence.
Un coup de poing dans l'estomac n'aurait pas fait plus de mal à Jason qui, le souffle coupé, bafouilla ses excuses. Mathieu ne s'adoucit pas pour autant.
– Super, maintenant, bye-bye, j'ai du boulot !
– Tu ne veux pas qu'on se revoie ?
Jason n'avait pas envie de renoncer comme ça. Il pressentait qu'auprès de Mathieu, il trouverait la place qui lui avait toujours fait défaut, qu'enfin, il appartiendrait à ce monde dans lequel il vivait en marge depuis si longtemps.
– Une fois a suffi. Je ne souhaite pas poser pour toi, point barre, décréta Mathieu, le visage dur, en croisant les bras sur son torse.
– Je comprends et je ne te le demanderai plus. Mais je tiens à ce qu'on reste en contact, que l'on soit amis... et même plus.
Les derniers mots n'avaient été qu'un murmure, mais les traits de Mathieu se détendirent. Il plongea son regard clair dans celui de Jason, comme s'il cherchait à y lire les tréfonds de son âme, puis lui répondit avec un sourire d'une beauté déroutante :
– Finalement, comme il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, j'accepte d'être ton modèle. Ou tout ce qui fera plaisir à ton imagination de créateur.

FIN

lundi 17 décembre 2012

Durant les fêtes...

C'est bientôt les fêtes, c'est un peu la course, et c'est pourquoi, l'histoire A travers les âges reprendra le 3 janvier...

Ceci dit, lundi 24 décembre, en guise de cadeau de Noël, sera postée la nouvelle "Quelque chose de beau et violent" qui a été tout récemment publiée dans le recueil à thèmes Les Artistes du groupe Deviantart Romans Francophones que gère KirakaFD  - le recueil est disponible à la vente sur Lulu (les bénéfices, s'il y en a, sont reversés au groupe)

Le lundi 31 décembre, pour finir l'année en beauté, je mettrai en ligne une autre nouvelle, tirée celle-ci de mon recueil Le baiser et plus encore.

Sinon, Lykandré et Rendez-vous manqué seront bientôt disponibles sur Thebookedition. Je ne manquerai pas de vous prévenir de cette double sortie !