lundi 27 août 2018

Bienvenue à Versélia - 38

En dépit des mots de soutien de l’homme-loup, Grégoire retourna troublé et inquiet auprès du Gardien.
Jusque là ni le grand arbre, ni le fée, ni le dragon n’avaient accordé crédit à la rumeur, mais Grégoire craignait que cela ne change, qu’il ne perde ses amis ou pire les contamine à son insu.
Le Gardien se montra rassurant et réconfortant.

— Je le saurais si tu présentais un danger pour Versélia.
— Et comment ?
— Je ne m’appelle pas le Gardien pour rien.
— Qui t’as donné ce nom ? demanda Grégoire, se laissant momentanément distraire du sujet de la maladie dont il était peut-être responsable.
— Je ne sais plus. Il me semble l’avoir toujours porté. Je suis l’un des plus vieux arbres de Versélia.
Comme si cela ne suffisait pas qu’ils ne soient ni du même monde, ni de la même espèce, il fallait en plus qu’ils aient une différence d’âge !
Grégoire retint un soupir.
Son père lui avait répété à l’envie que les hommes n’étaient pas supposé s’étaler sur leurs sentiments, mais il avait vraiment besoin de comprendre comment cet arbre majestueux pouvait être intéressé par sa petite personne.
 — Je dois te sembler bien insignifiant.
 — Non, nul ne l’est.
Dans la mesure où c’était lui qui avait demandé à ce qu’ils s’en tiennent à l’amitié, Grégoire aurait mieux fait de s’en tenir là. Seulement, même ce lien entre eux était étrange.
— Sans l’aphrodisiaque que m’a donné Saphir, toi et moi, nous ne serions jamais devenus aussi proches.
Sa formulation était confuse, mais Grégoire n’allait quand même pas se ridiculiser en lui demandant ce que l’arbre lui trouvait.
— Je considère que nous l’étions avant cet épisode.
C’était aussi vrai qu’inexplicable.
— Nous n’aurions jamais rien fait de sexuel.
Et il ne ferait pas de rêves torrides où l’homme-arbre l’embrassait et le caressait de ses mains rugueuses.
— Peut-être pas, en effet, ce qui ne retire rien à mon amour pour toi.
Grégoire déglutit. Le Gardien venait de mettre son cœur à nu devant lui, une fois de plus et sans la moindre hésitation.
Un couple était constitué d’un homme et d’une femme devant se reproduire, voilà ce qui lui avait été enseigné en cours de biologie. Ce n’était pas aussi simple cependant. Il le savait bien d’ailleurs puisqu’il avait longtemps refoulé son attirance pour les hommes, se limitant aux femmes qui lui plaisaient également.
A présent, à Versélia, tout était encore plus complexe. Un arbre. Son arbre, capable de se métamorphoser.

vendredi 24 août 2018

Bienvenue à Versélia - 37

Un centaure énervé lui tint un discours semblable aux nains.
Grégoire n’y prêta pas attention jusqu’à ce que le nombre de remarques de ce genre se multiplient.
Ce qui le secoua, ce fut quand un des verséliens  aux côtés duquel il avait travaillé lui conseilla de partir.
Il rapporta l’incident au Gardien qui ne comprit pas non plus.
Saphir qui continuait à lui rendre visite de temps à autre rapporta alors une rumeur inquiétante : de plus en plus de verséliens seraient atteints d’une maladie inconnue dont Grégoire serait jugé responsable.
C’était aberrant dans la mesure où le précédent humain n’avait provoqué aucune épidémie, mais cela avait le mérite d’expliquer le comportement xénophobe de certains.
Grégoire en prit son partie : cela restait une minorité de verséliens. La plupart le traitait toujours avec gentillesse, l’introduisant à différents corps de métiers.
Quand Grégoire vint aider Rufus pour l’inventaire, l’homme-loup se montra particulièrement charmant, lui offrant une tenue supplémentaire dans un style proche de celles qu’il lui avait déjà donné.
Tout allait à merveille et ils plaisantaient en pliant des vêtements, quand une fée qui n’avait pris garde au fait que la boutique était fermée pour la journée, entra.
— Rufus, tu devrais chasser cet horrible humain qui sème la mort parmi les nôtres, déclara-t-elle en pointant un petit doigt accusateur sur Grégoire, tout en plissant le nez.
— Ce n’est qu’une rumeur ridicule, répliqua l’homme-loup. Pourquoi serait-il coupable ?
— Les soigneurs ne reconnaissent pas la maladie, ils ne parviennent ni à la guérir ni à l’empêcher de se répandre et il est le seul intrus parmi nous. Point besoin d’être devin pour en tirer les conclusions qui s’imposent.
— Alors tu prends des risques inconsidérés en restant là, déclara Rufus en l’invitant à sortir d’un geste.
Les yeux de la fée se réduisirent à deux étroites fentes.
— Tu feras moins le malin quand tu seras malade comme un chien.
Elle insista bien sur le dernier mot. Ce devait être une insulte pour l’homme-loup.
Rufus conserva un calme olympien et elle en fut pour ses frais. Elle ne renonça pour autant.
 — Je dirai à tout le monde que tu pactises avec l’ennemi, celui qui nous détruira tous, continua-t-elle. Plus personne ne viendra se fournir chez toi. Et tu n’auras plus de matières premières, car nul ne t’en apportera ! s’écria-t-elle encore avant de partir enfin.

jeudi 23 août 2018

Bienvenue à Versélia - 36

Même en taisant l'amour du centaure pour le dragon, Grégoire avait des choses à raconter au Gardien et ses pas le conduisirent jusqu'au grand arbre qui l'écouta avec intérêt avant de partager avec lui sa propre journée : les rumeurs portés par le vent, les écureuils qui s'étaient promenés sur lui, les oiseaux qui s'étaient posés sur ses branches, les verséliens qui s'étaient adossés à son tronc. Grégroire trouva cela étrangement  fascinant.
Il peina une fois encore à dire bonne nuit à l'arbre, puis eut du mal à s'éloigner.
Le Gardien ne se transforma pas et Grégoire se rendit compte qu'il avait espéré revoir son corps noueux et ses yeux émeraudes.

Plusieurs jours s'écoulèrent sur un modèle similaire : Grégoire était initié à une profession et rentrait le soir auprès du Gardien rapporter ses impressions.
Le Gardien conversait avec lui, mais demeurait un arbre sans plus chercher à le séduire. Il se comportait en parfait ami, comme Grégoire lui avait demandé et c'était frustrant.
La nuit, Grégoire n'arrêtait pas de rêver du Gardien en homme, ce que cachait la feuille entre ses jambes.
Heureusement, la journée, il était bien occupé entre cueillette de fruits, ramassage de légumes, lavage de linge à la main, apprentissage de la poterie et fabrication de bijoux et de chaussures. Cela lui évitait de se torturer l'esprit sur la manière de "se trouver" ou sur l'attirance qu'il éprouvait pour le Gardien.
Sa vie à Versélia ne ressemblait rien à celle d'avant : toilettes dans la nature, habitation spartiate, alimentation végétarienne sauf exception et non cuite.
Tout ce qu'il mangeait lui était donné, car tout était gratuit et ouvert et en même temps chacun avait son lieu d'habitation ou de travail.
D'après le Gardien, il était rare que les gens se disputent un emplacement et peu fréquent que les gens protègent leurs possessions par des verrous et clefs qui étaient plus une incitation au vol qu’autre chose. Versélia n’était pas un monde utopique. La notion de balance et d’équilibre primait, car pas de lumière sans ombre, pas de joie sans peine, pas de plaisir sans douleur.
Et pas non plus de verséliens aimables sans désagréables.
Grégoire habitait à Versélia depuis deux bonnes semaines quand il fit face aux seconds. Un couple de nains lui recommanda en termes colorés de rentrer chez lui.
Grégoire se retint de justesse de rétorquer qu’il ne demandait pas mieux, même s’il n’était plus aussi pressé qu’au début.