mercredi 5 octobre 2016

A travers les millénaires - 7

Il aurait voulu secouer l'homme qui lui faisait face, l'accuser de n'avoir su la protéger, mais il voyait bien qu'il partageait sa douleur.
La violence n'était pas la réponse. C'était à cause d'elle que Morgane était morte. Sans cette échauffourée entre saturniens et humains, elle aurait continué à lui sourire, à le remercier de garder sa fille...
La colère montait en lui, incontrôlable. Il ne fallait pas. A la haine, l'unique réponse était l'amour, car à défaut de résoudre quoi que ce soit, il évitait une spirale sanglante ou chacun voulait tuer pour venger un être cher.
Des larmes lui remplirent les yeux. Qu'allait-il faire du reste de sa vie, sans elle ? Maintenant, il n'avait vraiment plus aucun espoir, il ne pourrait plus jamais lui parler de leur amour qui traversait les âges, il serait obligé d'attendre sa prochaine vie. Tant d'années vides et solitaires s'étendaient devant lui. Il ne voulait être avec personne d'autre qu'elle.
Waldo, à travers sa vision brouillée par le chagrin, contempla longuement les veines de ses poignets. Il lui suffisait de les ouvrir pour en finir et ne plus souffrir.
Se suicider, l'idée était aussi lâche que tentante, mais c'était tricher que prendre un raccourci pour s'épargner de longues années sans amour. Et qui sait, cela aurait pu mettre fin à ses réincarnations successives...
Or, au cours de leurs prochaines vies, les choses ne pouvaient qu'être meilleures. Mais c'était dur de s'accrocher à ce futur lointain. Il n'avait jamais que seize ans, à quelques millénaires près.
Il allait pourtant devoir se passer de son âme-sœur dans cette vie. Ce n'était après tout pas la première fois qu'elle mourrait avant lui. A leur troisième retrouvaille, Ewen le gaulois était  mort de vieillesse bien avant lui... Oui, mais cela semblait plus injuste dans les circonstances présentes alors qu'ils n'avaient rien vécu ensemble, pas échangé un seul baiser, à peine eu une véritable discussion.
Il avait au moins les souvenirs de ses vies antérieures. Ils avaient eu des moments de bonheurs intenses.
Il fut rappelé au présent quand la fille de Morgane, tout ensommeillée, trottina soudain dans l'entrée où ils se tenaient immobiles, chacun perdu dans leurs pensées.
— Où elle est maman ?
Le mari de Morgane vint entourer la fillette de ses bras et la serra très fort, pressant ses lèvres contre ses cheveux.
Il puiserait la force de continuer dans l'enfant, mais Waldo, lui, ne le pouvait pas. Non, tout ce qu'il pouvait faire, c'était persister dans la voie de la diplomatie pour que la paix règne entre les saturniens, uraniens, végaliens et terriens et qu'il n'y ait plus de bagarres qui tournent mal. Mais même avec cet objectif, l'avenir lui semblait bien noir.

mardi 4 octobre 2016

A travers les millénaires - 6

Pendant les mois qui suivirent sa rencontre avec son âme-sœur, Waldo se répéta qu'il n'y avait pire situation que de l'avoir retrouvé en ayant pratiquement aucune chance d'avoir un avenir avec elle. Cependant, dans la foulée, il relativisait. Au Moyen-âge, cela avait été bien plus terrible : il était encore plus jeune qu'alors, sans aucun parents, et même après le veuvage de son bien-aimé, l'homosexualité était à cette époque condamnée et passible de peine de mort... Et, quand ils avaient été frères jumeaux, cela avait été tabou et encore plus affreux et il n'avait osé lui donner qu'un baiser ensanglanté dans un dernier souffle, alors qu'autour d'eux la guerre continuait à faire rage.
Waldo était quand même triste et furieux, trouvant mille défauts au mari de Morgane, même s'il était obligé d'admettre que ce dernier n'était pas un mauvais bougre et que leur couple fonctionnait.
Dans sa frustration, il se débrouilla pour aborder avec elle le plus innocemment possible le sujet de la réincarnation, mais elle tourna la chose à la plaisanterie. Un classique ! Cela ne pouvait pas être toujours comme du temps où ils s'appelaient Xanthe et Vik. A dire vrai, c'était la seule fois où il l'avait cru de suite quand il avait évoqué leurs vies antérieures communes.
Waldo se sentait malchanceux et malheureux. Il ne pouvait s'empêcher de rêver qu'elle se sépare de son mari et finisse dans ses bras à lui. Finalement, la fois où leurs chemins s'étaient croisés sur le tard n'avait pas été si mal...
   
    Un soir, alors qu'il attendait leur retour en ruminant une fois de plus sur la pénible situation, ni Morgane ni son mari ne rentrèrent à l'heure prévue à l'appartement.
Tard dans la nuit, il finit par recevoir un message succinct sur son ordiphone : à la sortie du restaurant, ils avaient été pris dans une dispute entre saturniens et humains qui avait dégénéré, ils étaient à l'hôpital et ils ne reviendraient pas avant le lendemain.
Waldo promit de veiller sur la petite jusqu'à leur retour et passa la nuit à se ronger les sangs  pour elle, la main crispée sur son ordiphone dans l'attente de nouvelles.
    Au petit matin, alors que la fillette dormait encore, quand la porte s'ouvrit, il se précipita, mais Morgane n'était pas là. Il y avait uniquement son mari, les traits tirés et l'air hagard.
— Elle a été gardée en observation à l'hôpital ? demanda Waldo, trop inquiet pour s'embarrasser de formules de politesses.
— Elle était grièvement blessée. L'opération a échoué. Elle est morte.
Tout devint trouble autour de Waldo en entendant ses mots. Ce n'était pas possible qu'elle ne soit plus de ce monde.
Il avait cru qu'il n'y avait pire douleur que de la fréquenter sans qu'elle soit à lui, mais la perdre lui causait une souffrance bien plus grande encore. 

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Suite de A travers les millénaires demain.

lundi 3 octobre 2016

A travers les millénaires - 5

Le père de la fillette l'introduisit dans le salon et le présenta à sa femme et sa fille qui étaient assisses dans un large canapé blanc en forme de L.
Il ne l'avait jamais vu, mais il la reconnut, c'était elle son âme-sœur. Il avait vécu cette instant de multiples fois, mais cela le troubla tout au fond de son être. C'était extraordinaire de savoir que c'était elle au premier coup d'œil. Elle était si petite et si jolie avec ses cheveux blonds tressés et ses yeux verts. Mais elle était mariée, car ce n'était pas la fille, hélas, mais la mère. Cela aurait été certes bizarre s'il s'était retrouvé le baby-sitter attitré de son  âme-sœur, mais il aurait pu espérer une bonne dizaine d'années plus tard construire quelque chose avec elle. Sept ans d'écart, ce n'était pas si énorme. Ils avaient déjà fait pire. Mais non, la petite fille n'était pas concernée, à la différence de sa mère qui, à vue de nez, devait avoir dans la trentaine. Le problème n'était cependant pas la différence d'âge, le souci, c'est qu'elle n'était pas libre. Elle en avait épousé un autre, pas lui.
Waldo se rendit compte soudain qu'il n'avait rien écouté de ce que le couple venait de lui demander. S'il voulait obtenir le job que sa mère lui avait présenté sur un plateau d'argent, il fallait qu'il se réveille. C'était le seul moyen de la revoir, même si cela ne pourrait jamais être que brièvement puisqu'il garderait sa fille en son absence, même si elle ne serait jamais sienne. A moins bien sûr que son mari ne meurt – et il ne pouvait souhaiter chose pareille - ou qu'elle le quitte.... Il n'était de toute façon pour le moment qu'un adolescent boutonneux avec zéro chance de la séduire.
Ce n'est pas si souvent que cela que son âme-sœur n'avait pas été libre de tout engagement. Ce n'était jamais que la troisième fois. Théodebert s'était voué à Dieu, Gui avait une mie... et voilà que Morgane était mariée.
Waldo présenta des excuses pour sa distraction et se focalisa sur les propos qui lui étaient tenus, même s'il était profondément triste.
Le couple voulait connaître son expérience avec les enfants et le nombre d'heures qu'il était prêt à effectuer. Ils exposèrent également leurs exigences : il fallait que la petite soit couchée à 20h45, qu'elle ne mange pas de sucre et surtout pas de gluten auquel elle était allergique. Il devrait superviser ses devoirs et ses leçons.
Waldo qui se doutait n'avoir pas fait très bonne impression au début, assura qu'il suivrait à la lettre les instructions données, qu'on pouvait compter sur lui et il obtint la place sous réserve que tout se passe bien avec la fillette.
Il n'en ressentit aucune joie particulière. Il avait trop mal que Morgane soit à la fois si près et si loin. 

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Suite de A travers les millénaires dès demain.